Les garçons et les filles étaient partout séparés. Les garçons, êtres bruyants, sans larmes, toujours prêts à lancer quelque chose, cailloux, marrons, pétards, boules de neige dure, disaient des gros mots, lisaient Tarzan et Bibi Fricotin. Les filles, qui en avaient peur, étaient enjointes de ne pas les imiter, de préférer les jeux calmes, la ronde, la marelle, la bague d'or.
Le silence était le fond des choses et le vélo mesurait la vitesse de la vie.
La honte ne cessait pas de menacer les filles. Leur façon de s’habiller et de se maquiller, toujours guettée par le trop : court, long, décolleté, étroit, voyant, etc., la hauteur des talons, leurs fréquentations, leurs sorties et leurs rentrées à la maison, le fond de leur culotte chaque mois, tout d’elles était l’objet d’une surveillance généralisée de la société.
On avait le temps de désirer les choses, la trousse en plastique, les chaussures à semelles de crêpe, la montre en or. Leur possession ne décevait pas.
Le discours du plaisir gagnait tout. Il fallait jouir en lisant, écrivant, prenant son bain, déféquant. C'était la finalité des activités humaines.
L'entreprise était la loi naturelle, la modernité, l'intelligence, elle sauverait le monde.
L'enregistrement hétéroclite, continu, du monde, au fur et à mesure des jours, passait par la télévision. Une nouvelle mémoire naissait.
L'anomie gagnait. La déréalisation du langage grandissait, comme un signe de distinction intellectuelle. Compétitivité, précarité, employabilité, flexibilité faisaient rage.
La recherche du temps perdu passait par le Web. [...] La mémoire était devenue inépuisable, mais la profondeur du temps [...] avait disparu. On était dans un présent infini.
Le temps commercial violait de plus belle le temps calendaire. C’est déjà Noël, soupiraient les gens devant l’apparition en rafale au lendemain de la Toussaint des jouets et des chocolats dans les grandes surfaces, débilités par l’impossibilité d’échapper durant des semaines à l’enterrement de la fête majeur qui oblige de penser son être, sa solitude et son pouvoir d’achat par rapport à la société – comme si la vie entière aboutissait un soir de Noël.
Œuvres de Annie Ernaux
Bouillon de culture, le 2 Février 2001.Ce qu'ils disent ou rien (1977)Ecrire la vie (2011)Journal du dehors (1993)L' Autre fille (2011)L'Atelier noir (2011)L'Autre fille (2011)L'Evénement (2000)L'Occupation (2002)La Honte (1997)La Place (1983)La femme gelée (1981)Les Années (2008)Mémoire de fillePassion simple (1991)Regarde les lumières mon amour (2014)Se perdreUne femme (1988)« Je ne suis pas sortie de ma nuit » (1997)