Œuvre
La femme gelée (1981)
J'allais vers eux avec mon petit bagage, les conversations des filles, des romans, des conseils de l'écho de la mode, des chansons, quelques poèmes de Musset et une overdose de rêves, Bovary ma grande soeur.
Brusquement il a dit : C'est de Camus ça, aimer un être c'est accepter de vieillir avec lui. Une phrase juste. Tu ne trouves pas ?
Faire de la vie, ça dépend de quel point de vue on se place, du mien ça ressemble à une marche vers la mort.
Organiser, le beau verbe à l'usage des femmes, tous les magazines regorgent de conseils, gagnez du temps, faites ci et ça, ma belle-mère, si j'étais vous pour aller plus vite, des trucs en réalité pour se farcir le plus de boulots possible en un minimum de temps sans douleur ni déprime parce que ça gênerait les autres autour.
Parmi toutes les raisons que j'avais de vouloir grandir il y avait celle d'avoir le droit de lire tous les livres.
Oser regretter ce temps égoïste, où l'on n'était responsable que de soi, douteux, infantile. La vie de jeune fille, ça ne s'enterre pas, ni chanson ni folklore là-dessus, ça n'existe pas. Une période inutile.
J'ai vécu jour après jour la différence entre lui et moi, coulé dans un univers rétréci, bourrée jusqu'à la gueule de minuscules soucis. De solitude. Je suis devenue la gardienne du foyer, la préposée à la subsistance des êtres et à l'entretien des choses
On finit par ne plus comparer sa vie à celle qu'on aurait voulue mais à celle des autres femmes. Jamais des autres hommes, quelle idée.
Elles ont fini sans que je m'en aperçoive, les années d'apprentissage. Après, c'est l'habitude. Une somme de petits bruits à l'intérieur, moulin à café, casseroles, prof discrète, femme de cadre vêtue Cacharel ou Rodier au dehors. Une femme gelée.
Les petites filles doivent être transparentes pour être heureuses. Tant pis. Moi je sens qu'il est mieux pour moi de me cacher. Portée à croire que ça me sauvait cette attitude, je me préservais par en dessous, les désirs, les méchancetés ; un fond noir et solide.
En deux ou trois ans je vais devenir une fille évidée d'elle-même, bouffée de romanesque dans un monde rétréci aux regards des autres
Une fille, c'est pas fait pour rester toujours dans les jupes de sa mère !
Mon reflet dans la glace. Satisfaisant. Mais à vingt deux ans, derrière le visage réel, déjà la menace d'un autre, imaginaire, terrible, peu fanée, traits durcis. Vieille égale moche égale solitude
Naïveté de ma mère, elle croyait que le savoir et un bon métier me prémuniraient contre tout, y compris le pouvoir des hommes.
Une nuit d'insomnie j'assiste pour la première fois le nez collé à la fenêtre à la levée du jour. quand le bleu aura fini de pâlir, je m'endormirai dans l"étonnement d'une découverte étrange et précieuse. C'était comme quelque chose d'interdit. J'étais libre et heureuse cette année là.
La grossesse glorieuse, plénitude de l'âme et du corps, je n'y crois pas, même les chiennes qui portent montrent les dents sans motif ou somnolent hargneusement.
Femmes fragiles et vaporeuses, fées aux mains douces, petits souffles de la maison qui font naître silencieusement l'ordre et la beauté, femmes sans voix, soumises, j'ai beau chercher, je n'en vois pas beaucoup dans le paysage de mon enfance.