J'ai voulu l'oublier cette fille. L'oublier vraiment, c'est-à-dire ne plus avoir envie d'écrire sur elle. Ne plus penser que je dois écrire sur elle, son désir, sa folie, son idiotie et son orgueil, sa faim et son sang tari. Je n'y suis jamais parvenue
Ce n'est pas à lui qu'elle se soumet, c'est à une loi indiscutable, universelle, celle d'une sauvagerie masculine qu'un jour ou l'autre il lui aurait bien fallu subir. Que cette loi soit brutale et sale, c'est ainsi.
J'ai retrouvé dans mes papiers une sorte de note d'intention :
Explorer le gouffre entre l'effarante réalité de ce qui arrive, au moment où ça arrive et l'étrange irréalité que revêt, des années après, ce qui est arrivé
J'opte pour l'indécision : d'avoir reçu les clés pour comprendre la honte ne donne pas le pouvoir de l'effacer.
Je les envie sincèrement. Elles ne savent pas qu'elles ont la meilleure part. C'est bête de ne pas savoir à quel moment on serait le plus heureux.
C'est bête de ne pas savoir à quel moment on serait le plus heureux.
Sa vie la plus intense est dans les livres dont elle est avide depuis qu'elle sait lire. C'est par eux et les journaux féminins qu'elle connaît le monde.
Ce récit serait donc celui d'une traversée périlleuse, jusqu'au port de l'écriture. Et, en définitive, la démonstration édifiante que, ce qui compte, ce n'est pas ce qui arrive, c'est ce qu'on fait de ce qui arrive.
Comment sommes-nous présents dans l'existence des autres, leur mémoire, leurs façons d'être, leurs actes même ? Disproportion inouïe entre l'influence sur ma vie de deux nuits avec cet homme et le néant de ma présence dans la sienne
Elle est dans l'orgueil de l'expérience, de la détention d'un savoir nouveau dont elle ne peut mesurer, imaginer ce qu'il produira en elle dans les mois qui viennent. L'avenir d'une acquisition est imprévisible.
J'ai commencé à faire de moi-même un être littéraire, quelqu'un qui vit les choses comme si elles devaient être écrites un jour
Plus que la réalité de son bonheur, c'est la conscience de son bonheur qui ne fait pour moi aucun doute, celle-là même dont la nécessité figure dans la citation recopiée dans l'agenda rouge : Il n'y a de bonheur réel que celui dont on se rend compte quand on en jouit - Alexandre Dumas, fils
C'est l'absence de sens de ce que l'on vit au moment où on le vit qui multiplie les possibilités d'écriture.
Elle n'a pas de moi déterminé, mais des « moi » qui passent d'un livre à l'autre.
En ce moment même, dans les rues, les open spaces, le métro, les amphis, des millions de romans s'écrivent dans les têtes, chapitre après chapitre, effacés, repris et qui meurent tous, d'être réalisés ou de ne pas l'être.
Mais à quoi bon écrire si ce n'est pour désenfouir des choses, même une seule, irréductible à des explications de toutes sortes, psychologiques, sociologiques, une chose qui ne soit pas le résultat d'une idée préconçue ni d'une démonstration, mais du récit, une chose sortant des replis étalés du récit et qui puisse aider à comprendre-à supporter-ce qui arrive et ce qu'on fait.
Au fond il n'y a que deux sortes de littérature, celle qui représente et celle qui cherche, aucune ne vaut plus que l'autre, sauf pour celui qui choisit de s'adonner à l'une plutôt qu'à l'autre.
Je ne construis pas un personnage de fiction. Je déconstruis la fille que j'ai été.
Parce que le bonheur du groupe est plus fort que l'humiliation, elle veut rester des leurs.
Elle part parce qu'elle s'est trompée d'avenir, elle est une émigrante par échec.
Elle n'a pas rencontré ses semblables, c'est elle qui n'est plus la même.
Le temps devant moi se raccourcit. Il y aura forcément un dernier livre, comme il y a un dernier amant, un dernier printemps, mais aucun signe pour le savoir.
Souvent, je suis traversée par la pensée que je pourrais mourir à la fin de mon livre. Je ne sais pas ce que cela signifie, la peur de la parution ou un sentiment d'accomplissement. Ceux qui écrivent sans penser qu'ils pourraient mourir après, je ne les envie pas.
C'est fou ce que la philo peut nous rendre raisonnable. A force de penser, de répéter, d'écrire qu'autrui ne doit pas nous servir de moyen mais de fin, que nous sommes rationnels et que, partant, l'inconscience et le fatalisme sont dégradants, elle m'a enlevé le goût de flirter.
Comment, au début de la vie, tous, nous nous débrouillons de ça, l'obligation de faire quelque chose pour vivre, le moment du choix et, pour finir, la sensation d'être, ou de ne pas être, là où l'on doit être ?