Œuvre

Mémoire de fille

Elle est, cette chambre, le réel qui résiste, dont je n'ai pas d'autre moyen pour en rendre l'existence que de l'épuiser en mots. Je me demande si je n'ai pas voulu, en fixant interminablement cette photo, moins redevenir cette fille de 1959, que capter cette sensation spéciale d'un présent différent du présent réellement vécu – celui où je suis en ce moment assise à mon bureau devant la fenêtre – un présent antérieur, une conquête fragile, peut-être inutile, mais qui me paraît une extension des pouvoirs de la pensée et de la maîtrise de notre vie. (
La honte … En ai-je été nettoyée par Le Deuxième sexe ou au contraire submergée ? J'opte pour l'indécision : d'avoir reçu les clés pour comprendre la honte ne donne pas le pouvoir de l'effacer.
Je ne suis pas culturelle, il n'y a qu'une chose qui compte pour moi, saisir la vie, le temps, comprendre et jouir. Est-ce la plus grande vérité de ce récit ?
Plus je fixe la fille de la photo, plus il me semble que c'est elle qui me regarde. Est-ce qu'elle est moi, cette fille ? Suis-je elle ? Pour que je sois elle, il faudrait que je sois capable de résoudre un problème de physique et une équation du second degré je lise le roman complet inséré dans les pages des Bonnes soirées toutes les semaines je rêve d'aller enfin en « sur-pat » je sois pour le maintien de l'Algérie française je sente les yeux gris de ma mère me suivre partout je n'aie lu ni Beauvoir ni Proust ni Virginia Woolf ni etc. je m'appelle Annie Duchesne.
Chaque jour et partout dans le monde il y a des hommes en cercle autour d'une femme, prêts à lui jeter la pierre.