C'est quand on se dit : plus un jour à perdre ! qu'on emploie le plus stupidement son temps. Rien d'excellent ne se fait qu'à loisir.
Nos auteurs classiques sont riches de toutes les interprétations qu'ils permettent. Leur précision est d'autant plus admirable qu'elle ne se prétend pas exclusive.
J'ai là vingt livres, devant moi, tous commencés. Tu riras si je te dis que je n'en peux lire un seul, à force de les vouloir lire tous. Je lis trois lignes je pense à tout...
Le travail le plus pénible peut-être accompagné de joie dès que le travailleur sait pouvoir goûter le fruit de sa peine.
La malédiction commence avec l'exploitation de ce travail par un autrui mystérieux qui ne connaît du travailleur que son « rendement ».
Tant de fois j'ai senti la nature réclamer de moi un geste, et je n'ai pas su lequel lui donner.
— Savez-vous ce qui me gâte l'écriture? Ce sont les corrections, les ratures, les maquillages qu'on y fait. — Croyez-vous donc qu'on ne se corrige pas, dans la vie? demanda Julius allumé. — Vous ne m'entendez pas: Dans la vie, on se corrige, à ce qu'on dit, on s'améliore; on ne peut corriger ce qu'on a fait. C'est ce droit de retouche qui fait de l'écriture une chose si grise et si... (il n'acheva pas). Oui ; c'est là ce qui me paraît si beau dans la vie; c'est qu'il faut peindre dans le frais. La rature y est défendue.
Dans la vie, on se corrige, à ce qu'on dit, on s'améliore ; on ne peut corriger ce qu'on a fait. C'est ce droit de retouche qui fait de l'écriture une chose si grise et si... (il n'acheva pas). Oui ; c'est là ce qui me paraît si beau dans la vie ; c'est qu'il faut peindre dans le frais. La rature y est défendue.
Il y a le roman, et il y a l'histoire. D'avisés critiques ont considéré le roman comme de l'histoire qui aurait pu être, l'histoire comme un roman qui avait eu lieu. Il faut bien reconnaître, en effet, que l'art du romancier souvent emporte la créance, comme l'événement parfois la défie. Hélas ! certains sceptiques esprits nient le fait dès qu'il tranche sur l'ordinaire. Ce n'est pas pour eux que j'écris.
Ainsi parfois, au sein même de l'abjection, tout à coup, se découvrent d'étranges délicatesses sentimentales, comme croît une fleur azurée au milieu d'un tas de fumier.
Une âme qui se révolte contre l'ignominie de son sort, souvent ses premiers sursauts demeurent inaperçus d'elle-même ; ce n'est qu'à la faveur de l'amour que le regimbement secret se révèle.
Quoi ? cela vous étonne que je signe de ce nom-là : Cave ? Vous n'avez que celle du Vatican dans la tête. Apprenez ceci, mon bon monsieur Fleurissoire : Cave est un mot latin qui veut dire aussi : Prends garde !
Je me sentais d'étreinte assez large pour embrasser l'entière humanité ; ou l'étrangler peut-être... Que peu de chose la vie humaine !
Je prétends que les âmes les plus désintéressées ne sont pas nécessairement les meilleures — au sens catholique du mot ; au contraire, à ce point de vue catholique, l'âme la mieux dressée est celle qui tient le mieux ses comptes.
Rien ne se passe jamais tout à fait comme on aurait cru... C'est là ce qui me porte à agir...
Tant de gens qui écrivent et si peu de gens qui lisent ! C'est un fait : on lit de moins en moins... si j'en juge par moi, comme disait l'autre. Ça finira par une catastrophe ; quelque belle catastrophe, tout imprégnée d'horreur ! on foutra l'imprimé par-dessus bord ; et ce sera miracle si le meilleur ne rejoint pas au fond le pire.
Voici ma thèse : Savez-vous ce qu'il faut pour faire de l'honnête homme un gredin ? Il suffit d'un dépaysement, d'un oubli ! Oui, Monsieur, un trou dans la mémoire, et la sincérité se fait jour ! ... La cessation d'une continuité ; une simple interruption de courant.
Ce n'est pas tant des événements que j'ai curiosité, que de moi-même. Tel se croit capable de tout, qui, devant que d'agir, recule... Qu'il y a loin, entre l'imagination et le fait ! ... Et pas plus le droit de reprendre son coup qu'aux échecs. Bah ! qui prévoirait tous les risques, le jeu perdrait tout intérêt ! ...
La connaissance ne fortifie jamais que les forts.
Je n'ai jamais recherché les hommages et pourtant, dès mon plus jeune âge, j'ai eu grand souci de la gloire. Mes livres, durant longtemps, n'eurent aucun succès et je ne m'en affectais guère, car je ne doutais pas qu'ils méritassent d'être lus... plus tard me disais-je.
Aussi bien la gloire que je rêvais, c'était celle de Keats, de Baudelaire, de Nietszche, de Kierkegaard, de tant d'autres dont la voix ne fut écoutée que plus ou moins longtemps après leur mort. L'éminente distinction que vient de m'accorder la Suède me fait comprendre que j'avais mal fait mon compte ; c'est aussi que je n'imaginais pas vivre si vieux.
Très jeune encore, j'écrivais : "Nous vivons pour représenter." Si vraiment j'ai représenté quelque chose, je crois que c'est l'esprit de libre examen, d'indépendance et même d'insubordination, de protestation contre ce que le coeur et la raison se refusent à approuver.
Je crois fermement que cet esprit d'examen est à l'origine de notre culture. C'est cet esprit que tentent de réduire et de bâillonner aujourd'hui les régimes dits totalitaires, et, comme leurs doctrines se font menaçantes, de droite et de gauche, comme elles recourent sans aucun scrupule à tous les moyens, force brutale et perfidie, pour s'imposer, j'estime que notre culture, que tout ce qui nous tenait à coeur et pourquoi nous vivions, tout ce qui donnait du prix à la vie, que tout cela est en grand risque de disparaître.
Eh bien, je voudrais dire aux jeunes gens que l'absence de foi désoriente : pour que ce monde rime à quelque chose, il ne tient qu'à vous.
Les attributions du prix Nobel me rassurent ; ce qui compte ici c'est la protection, la sauvegarde de cet esprit, "sel de la terre", qui peut encore sauver le monde ; l'élection de quelques-uns qui ont de leur mieux lutté pour son triomphe et pour qui cette lutte est devenue proprement la raison d'être, lutte plus âpre, plus difficile aujourd'hui que jamais ; plus décisive aussi je l'espère ; celle du petit nombre contre la masse, de la liberté contre toute forme de dictature, des droits de l'homme et de l'individu contre l'oppression menaçante, les mots d'ordre, les jugements dictés, les opinions imposées ; lutte de la culture contre la barbarie.
Œuvres de André Gide
Ainsi soit-ilAinsi soit-il (1952)Ainsi soit-il (Dernières lignes écrites par Gide)Ainsi soit-il ou Les Jeux sont faits (1952)AjaxAttendu que...Caractères (1925)Carnets d'EgypteConférence prononcée à Beyrouth en 1946Correspondance avec Francis JammesCorrespondance, Gide - Martin du GardCorrespondance, à André Rouveyre, 31 octobre 1924Correspondance, à François Mauriac.CorydonCorydon (1920)Corydon (1920), PréfaceDe l'influence en littérature (1900)DiversDivers (1931), CaractèresDivers (1931), Un esprit non prévenu