Auteur

Amélie Nothomb

Je ne crois pas au diable. Croire en lui, c'est inutile. Il y a bien assez de mal sur terre sans en rajouter une couche.
La condition humaine entière se résume ainsi : ça pourrait être pire.
Ce brave homme, qui ne parlait pas plus que ma mère et moi, avait le talent de donner le change : il écoutait les gens si fort qu'on croyait entendre sa réponse.
On dit que l'amour aveugle. J'ai constaté le contraire. L'amour universel est un acte de générosité qui suppose une lucidité douloureuse. Quant à l'état amoureux, il ouvre les yeux sur des splendeurs invisibles à l'oeil nu.
Ce que l'esprit ne comprend pas, le corps le saisit.
Il y a des gens qui pensent ne pas être des mystiques. Ils se trompent. Il suffit d'avoir crevé de soif un moment pour accéder à ce statut. Et l'instant ineffable où l'assoiffé porte à ses lèvres un gobelet d'eau, c'est Dieu.
Quand on cesse d'avoir faim, cela s'appelle satiété. Quand on cesse d'être fatigué, cela s'appelle repos. Quand on cesse de souffrir, cela s'appelle réconfort. Cesser d'avoir soif ne s'appelle pas. La langue dans sa sagesse a compris qu'il ne fallait pas créer d'antonyme à la soif.
Il faut accepter ce mystère : vous ne pouvez pas concevoir ce que les autres voient dans votre visage.
J'ai la conviction infalsifiable d'être le plus incarné des humains. Quand je m'allonge pour dormir, ce simple abandon me procure un plaisir si grand que je dois m'empêcher de gémir.
Comment ai-je pu choisir d'être moi ? Pour la raison qui préside l'immense majorité des choix : par l'inconscience. Si on se rendait compte, on ne choisirait pas de vivre.
S'il n'y avait pas eu en moi cette trace sombre, je n'aurais jamais pu tomber amoureux. L'état amoureux ne guette pas les êtres étrangers au mal. Non qu'il y ait quoi que ce soit de mal dans cet état, mais il faut, pour le connaître, receler les gouffres qui permettront l'apparition d'un si profond vertige
Les trente-sept miraculés ont déballé leur linge sale. Celui qui m'a le plus amusé, c'est l'ex-possédé de Capharnaüm : -ma vie est devenue d'une platitude depuis l'exorcisme! L'ancien aveugle s'est plaint de la laideur du monde, l'ancien lépreux a déclaré que plus personne ne lui octroyait l'aumône, le syndicat des pêcheurs de Tibériade m'a accusé d'avoir favorisé une équipe à l'exclusion des autres, Lazare a raconté combien il était odieux de vivre avec une odeur de cadavre qui vous collait à la peau.
L'amour universel est un acte de générosité qui suppose une lucidité douloureuse.
En grec ancien, souffle se traduit par pneuma : admirablement trouvé pour exprimer que respirer ne va pas de soi. Le français, langue de l'humour, n'en conserva, dans la vie courante, que le mot pneu
L'ébriété délivre de la pesanteur et donne l'impression que l'on va s'envoler. L'esprit ne vole pas, il se déplace sans obstacle, c'est très différent. Les oiseaux possèdent un corps, leur envol relève de la conquête. Je ne le répéterai jamais assez : avoir un corps, c'est ce qui peut arriver de mieux.
Aimer, cela commence toujours par boire avec quelqu'un. Peut-être parce qu'aucune sensation n'est si peu décevante. Une gorge sèche se figure l'eau comme l'extase et l'oasis est à l'épreuve de l'attente. Celui qui boit après le désert ne se dit jamais : « C'est surfait. » Offrir une boisson à celle que l'on s'apprête à aimer, c'est suggérer que la délectation sera au moins à la hauteur de l'espérance.
L'amour concentre la certitude et le doute : on est sûr d'être aimé autant qu'on en doute, non pas tour à tour, mais en une simultanéité déconcertante. Chercher à se débarrasser de ce versant dubitatif en posant mille questions à l'aimée, c'est nier la nature radicalement ambiguë de l'amour.
Le mal trouve toujours son origine dans l'esprit. Sans le garde-fou du corps, la nuisance spirituelle va pouvoir commencer.
La mère d'un enfant que j'avais guéri est allée jusqu'à m'accuser de lui avoir gâché la vie.
Cet homme a le pouvoir de changer l'eau en vin, a déclaré l'époux avec sérieux. Néanmoins, il a attendu la fin des noces pour exercer son don. Il a pris plaisir à notre angoisse et à notre humiliation, alors qu'il aurait pu si facilement nous éviter l'une et l'autre. À cause de lui, on a servi le meilleur vin après le moyen. Nous avons été la risée du village. J'ai regardé calmement mon accusateur dans les yeux. Il a soutenu mon regard, sûr de son bon droit.
J'ai été homme assez longtemps pour savoir que certains sentiments ne se répriment pas. Il importe de les laisser passer sans chercher à les contrer : c'est ainsi qu'ils ne laissent aucune trace.
Pour éprouver la soif, il faut être vivant. J'ai vécu si fort que je suis mort assoiffé.
En quittant l'enfance, on apprend à ne plus contenter sa faim dès qu'elle apparait. Personne n'apprend à différer le moment d'étancher sa soif. Quand celle-ci surgit, on l'invoque comme l'urgence indiscutable. On interrompt son activité quelle qu'elle soit, on cherche de quoi boire.
L'énigme du mal n'est rien comparée à celle de la médiocrité. Pendant leur témoignage, je sentais leur plaisir. Ils jouissaient de se conduire comme des misérables devant moi.
Quant à l'appeler Marie tout court, je l'exclus. Confondre son amoureuse avec sa mère, c'est peu recommandable.

Œuvres de Amélie Nothomb

Acide sulfurique (2005)Antéchrista (2003)AttentatAttentat (1997)Barbe bleue (2012)Biographie de la faimBiographie de la faim (2004)Cosmétique de l'ennemi (2001)Hygiène de l'assassinHygiène de l'assassin (1992)Journal d'Hirondelle (2006)La Métaphysique des tubesLa Nostalgie heureuse (2013)Le Fait du prince (2008)Le Sabotage amoureux (1993)Le Voyage d'Hiver (2009)Le sabotage amoureuxLes CatilinairesLes Catilinaires (1995)Les Combustibles