Œuvre
Vies minuscules (1984)
Les choses du passé sont vertigineuses comme l'espace, et leur trace dans la mémoire est déficiente comme les mots : je découvrais qu'on se souvient.
On me disait aussi qu'à Paris m'attendait, peut être une manière de guérison ; mais je savais hélas que si j'y allais proposer mes immodestes et parcimonieux écrits, on en démasquerait l'esbroufe, on verrait bien que j'étais en quelque façon "illettré"
Ce bonheur ne devait rien à la force de l'âme, mais il était peut-être, superlativement, bonheur d'homme ; comme la jubilation des bêtes vient qu'elles ne diffèrent pas de la nature dont elles participent, la mienne venait d'exactement coïncider avec ce qui, dit-on, est pour l'homme nature ; des mots et du temps...
Il allait falloir écrire et je ne pourrais pas : Je m'étais mis au pied du mur, et n'étais pas maçon.
Allons, lire était bon, tant d'heures de détresse assidue valaient d'être vécues pour cet instant là.
Le sel des heures se dilue, et dans l'agonie du passé qui commence, l'avenir se lève et aussitôt se met à courir.
Qu'est-ce donc que quelques années encore de vie, quand on est riche de tant de pertes ?
Je découvrais les livres, où l'on peut s'ensevelir aussi bien que sous les jupes triomphales du ciel. J'apprenais que le ciel et les livres font mal et séduisent.
L'obscure, l'ensevelie, ma sœur. Mais quoi, C'était un ange aussi ? Oui la vie de l'ange était ce malheur. Le miracle c'était ce malheur.
J'ai un souvenir de plein été ; c'était en juin sans doute, quand les vacances approchent et que les méchancetés enfantines s'impatientent avec un vague désir, s'enivrent d'elles-mêmes comme alors les abeilles sombrant dans les pollens des tilleuls, des genêts.
Il célébrait la messe comme dans une salle vide un disque rayé tourne,
comme un maître d'hôtel demande si on a bien dîné.
Le père Foucault était plus écrivain que moi : à l'absence de la lettre, il préférait la mort. Moi, je n'écrivais guère ; je n'osais davantage mourir ;
je vivais dans la lettre imparfaite,
la perfection de la mort me terrifiait.
Comme tous ceux que l'on n'appelle parvenus que parce qu'ils ne parviennent pas davantage à faire oublier leurs origines à autrui qu'à eux mêmes et qui sont de pauvres exilés chez les riches sans espoir de retour.
Ce que disait ce coeur, c'était une fureur impotente et passionnée, comme un sanglot de vieille victime tenant à merci son bourreau, imaginant avec une défaillance d'amoureux qu'il va employer à se venger les brodequins et les poucettes dans lesquels il a si longtemps gémi, mais il ne sait pas s'en servir, ses mains exaltées tremblent et dans cet émoi les outils tombent, s'éparpillent, en vain il s'emporte et hurle sous l'oeil du bourreau impavide.
Loin des jeux serviles, je découvrais qu'on peut ne pas mimer le monde, n'y intervenir point, du coin de l'oeil le regarder se faire et défaire, et dans une douleur réversible en plaisir, s'extasier de ne participer pas : à l'intersection de l'espace et des livres, naissait un corps immobile qui était encore moi et qui tremblait sans fin dans l'impossible vœu d'ajuster ce qu'on lit au vertige du visible.
La mémoire ne peut fidèlement restituer les épais caprices de l'ivresse, et se lasse à s'y efforcer.
Avançons dans la genèse de mes prétentions. Ai-je quelque ascendant qui fut beau capitaine, jeune enseigne insolent ou négrier farouchement taciturne ? À l'est de Suez quelque oncle retourné en barbarie sous le casque de liège, jodhpurs aux pieds et amertume aux lèvres, personnage poncif qu'endossent volontiers les branches cadettes, les poètes apostats, tous les déshonorés pleins d'honneur, d'ombrage et de mémoire qui sont la perle noire des arbres généalogiques ? Un quelconque antécédent colonial ou marin ?