Œuvre
Un amour impossible (2015)
Il est là mon plus beau collier. C'est les deux bras de ma petite fille.
- Voyons. Comment t'expliquer ? L'amour pour son enfant, c'est un amour très très grand. Immense. Sûrement le plus grand, si vraiment on devait dire quel est le plus grand. Mais il n'est pas de la même nature.
Tu te souviens du poème de Victor Hugo ? « Oh l'amour d'une mère, amour que nul n'oublie… Chacun en a sa part et tous l'ont tout entier… ? » Bon. Ça, c'est l'amour entre une mère et son enfant. Il ne meurt jamais. Il ne finit jamais. C'est un amour éternel. L'amour entre un homme et une femme c'est autre chose. Il peut ne pas être éternel. Mais il est très fort aussi.
Les gens veulent l'amour conjugal parce qu'il leur apporte un bien être, une certaine paix. C'est un amour prévisible puisqu'ils l'attendent , qu'ils l'attendent pour des raisons précises. Un peu ennuyeux, comme tout ce qui est prévisible. La passion amoureuse, elle, est liée au surgissement. Elle brouille l'ordre, elle surprend.
La passion amoureuse, elle, est liée au surgissement. Elle brouille l'ordre, elle surprend.
J'arrive pas à te dire les choses exactement comme je voudrais. C'est difficile quelquefois d'exprimer certains sentiments. J'aimerais tellement pouvoir exprimer ce que je ressens. Mais les choses intimes sont les plus difficiles à exprimer.
J'avais cessé de l'appeler maman. Ça s'était fait comme ça, tout seul, sans intention, sans décision. Peu à peu. Ça n'avait pas été prémédité. Au début, la fréquence du mot avait baissé. Comme s'il n'était plus nécessaire. Ensuite, il avait pris une tonalité gênante. Il était devenu bizarre, décalé. Puis il avait disparu. Totalement. Il m'était devenu impossible de le prononcer.
Vois-tu, on ne meurt jamais entièrement, parce qu'on transmet aux autres, aux survivants, surtout à ceux qui vous aiment et vous connaissent bien, un peu de son être. Quand on le comprend, la mort de ceux qu'on aime est beaucoup moins triste. Il dépend de nous de les faire vivre au-delà de leur disparition physique en pratiquant et en transmettant leurs qualités.
Vois-tu, on ne meurt jamais entièrement, parce qu'on transmet aux autres, aux survivants, surtout à ceux qui vous aiment et vous connaissent bien, un peu de son être.
Je m'étais rendu compte que les gens connaissaient le mot « inceste », mais qu'ils n'avaient aucune idée de la chose. Ils utilisaient le mot comme un mot étranger, vide, sans le connaître. Donc, il fallait le définir en images, et en perceptions. C'est ça faire apparaître le réel, et faire disparaître le discours. Les mots jusque-là mal agencés ou trop bien agencés qui recouvrent les choses. Je pense à Beckett dans L'innommable : « Je vais le leur arranger moi leur charabia. » Leur charabia c'est le discours social, la soi-disant écoute, l'injonction à dire. Alors que c'est l'impossible. L'injonction qui infériorise. Le réel n'est pas fait pour être dit. Il est là, il se contente de ça. Il est le vrai, c'est tout.
Pour humilier quelqu'un le mieux c'est de lui faire honte.
Ça c'est l'amour d'une mère et son enfant. Il ne meurt jamais. Il ne se finit jamais. C'est un amour éternel.
Dès le départ, il la domine : nous ne sommes pas du même monde, et nos deux mondes ne se mélangeront jamais. Je ne t'épouserai pas. Sa feuille de route, c'est qu'il est le plus fort et qu'il s'assure qu'il a, au dessous de lui, des gens pour leur marcher dessus. S'il finit par reconnaître sa fille, il pense : j'ai encore une corde à mon arc, j'ai encore un moyen de dominer, c'est l'inceste. Il ignore l'interdit fondamental d'avoir des relations sexuelles avec son enfant. Il refuse de reconnaître cet interdit qui s'applique à tous. Parce que c'est encore une manière pour lui de dire : je suis le plus fort. C'est sa façon ultime d'annuler la reconnaissance de sa fille.
Il m'est apparu que, même quand on ressent la solitude, c'est souvent faux. Quelqu'un qu'on aime et qui vous aime, qui est là par sa présence ou sa parole, ça représente la vie.
La rencontre inévitable est imprévisible, incongrue, elle ne s'intègre pas à une vie raisonnable. Mais, elle est d'une nature tellement autre, qu'elle ne perturbe pas l'ordre social puisqu'elle y échappe.
Le rêve des filles de l'époque était d'épouser quelqu'un qui leur permettait de rester chez elles. De ne pas être obligées de travailler.
Le timbre de sa voix n'était pas le même qu'avant. Les mots avaient l'air de sortir d'une boîte ancienne, d'y avoir été conservés plusieurs années, d'en sortir un par un, détachés les uns des autres, sans fluidité, comme de vieux papiers qui s'effritaient entre ses doigts à la lumière.
Sa chambre et la mienne étaient séparées par une cloison, à laquelle la tête de nos deux lits était collée. Le soir, avant d'éteindre la lumière, je tapais trois petits coups dans le mur, elle répondait par trois coups identiques.
Je l'aimais. Est-ce que l'on sait pourquoi on aime? Je peux pas te dire pourquoi. C'était comme ça. A partir du moment où il était entré dans ma vie... je le voyais pas en sortir. Il avait changé ma vie. Je pouvais plus la voir sans lui.
Je me suis remise à l'appeler maman au cours de cette semaine-là. Et même, à utiliser le mot sans nécessité. Pour l'avoir dans la bouche. Et le faire résonner à son oreille comme une petite clochette enfin réparée.