Œuvre

Réflexions ou Sentences et Maximes morales (1664)

La complexion qui fait le talent pour les petites choses est contraire à celle qu'il faut pour le talent des grandes.
Le comble de l'injustice, c'est d'appuyer des actes irréguliers du suffrage apparent du prince, pour forcer, par le respect, les opprimés au silence.
Il y a des crimes qui deviennent innocents et même glorieux par leur éclat, leur nombre et leur excès. De là vient que les voleries publiques sont des habiletés, et que prendre des provinces injustement s'appelle faire des conquêtes.
Ce qui fait tant disputer contre les maximes qui découvrent le coeur de l'homme, c'est que l'on craint d'y être découvert.
Nous nous tourmentons moins pour devenir heureux que pour faire croire que nous le sommes.
La pompe des enterrements regarde plus la vanité des vivants que l'honneur des morts.
Le luxe et la trop grande politesse dans les Etats sont le présage assuré de leur décadence parce que, tous les particuliers s'attachant à leurs intérêts propres, ils se détournent du bien public.
Nous ne regrettons pas toujours la perte de nos amis par la considération de leur mérite, mais par celle de nos besoins et de la bonne opinion qu'ils avaient de nous.
Rien ne devrait plus humilier les hommes qui ont mérité de grandes louanges, que le soin qu'ils prennent encore de se faire valoir par de petites choses.
Pour pouvoir être toujours bon, il faut que les autres croient qu'ils ne peuvent jamais nous être impunément méchants.
Il y a une révolution générale qui change le goût des esprits, aussi bien que les fortunes du monde.
C'est une grande folie de vouloir être sage tout seul.
Ceux qui sont incapables de commettre de grands crimes n'en soupçonnent pas facilement les autres.
La confiance que l'on a en soi fait naître la plus grande partie de celle que l'on a aux autres.
Rien ne prouve tant que les philosophes ne sont pas si persuadés qu'ils disent que la mort n'est pas un mal, que le tourment qu'ils se donnent pour établir l'immortalité de leur nom par la perte de la vie.
Il est difficile de comprendre combien est grande la ressemblance et la différence qu'il y a entre tous les hommes.
Une preuve convaincante que l'homme n'a pas été créé comme il est, c'est que plus il devient raisonnable et plus il rougit en soi-même de l'extravagance, de la bassesse et de la corruption de ses sentiments et de ses inclinations.
Il semble que c'est le diable qui a tout exprès placé la paresse sur la frontière de plusieurs vertus.
Ce que le monde nomme vertu n'est d'ordinaire qu'un fantôme formé par nos passions, à qui on donne un nom honnête, pour faire impunément ce qu'on veut.
Le bonheur ou le malheur vont d'ordinaire à ceux qui ont le plus de l'un ou de l'autre.
Que l'administration doit être un mystère caché aux regards du peuple, parce que le peuple tend toujours à se soustraire à l'obéissance, et que toutes ses représentations, ses supplications même sont des commencemens de révolte:
Qu'une femme est à plaindre, quand elle a tout ensemble de l'amour et de la vertu!
Le pouvoir que les personnes que nous aimons ont sur nous est presque toujours plus grand que celui que nous y avons nous-mêmes.
Il est plus facile de prendre de l'amour quand on n'en a pas, que de s'en défaire quand on en a.
Le remède de la jalousie est la certitude de ce qu'on craint, parce qu'elle cause la fin de la vie ou la fin de l'amour; c'est un cruel remède, mais il est plus doux que les doutes et les soupçons.