Œuvre

Qu'est-ce que la littérature? (1948)

L'empire des signes, c'est la prose; la poésie est du côté de la peinture, de la sculpture, de la musique.
L'écrivain engagé sait que la parole est action: il sait que dévoiler c'est changer et qu'on ne peut dévoiler qu'en projetant de changer. Il a abandonné le rêve impossible de faire une peinture impartiale de la Société et de la condition humaine.
Il n'est donc pas vrai qu'on écrive pour soi-même: ce serait le pire échec; en projetant ses émotions sur le papier, à peine arriverait-on à leur donner un prolongement languissant.
L'auteur écrit pour s'adresser à la liberté des lecteurs et il la requiert de faire exister son oeuvre.
La lecture est un pacte de générosité entre l'auteur et le lecteur; chacun fait confiance à l'autre, chacun compte sur l'autre, exige de l'autre autant qu'il exige de lui-même.
L'oeuvre d'art, de quelque côté qu'on la prenne, est un acte de confiance dans la liberté des hommes.
Ainsi qu'il soit essayiste, pamphlétaire, satiriste ou romancier, qu'il parle seulement des passions individuelles ou qu'il s'attaque au régime de la société, l'écrivain, homme libre s'adressant à des hommes libres, n'a qu'un seul sujet: la liberté.
Cela ne fait pas de doute: on écrit pour le lecteur universel; et nous avons vu, en effet, que l'exigence de l'écrivain s'adresse en principe à tous les hommes.
Qu'il le veuille ou non et même s'il guigne des lauriers éternels, l'écrivain parle à ses contemporains, à ses compatriotes, à ses frères de race ou de classe.
Il n'est pas du tout utile, il est parfois nuisible que la société prenne conscience d'elle-même.
La force d'un écrivain réside dans son action directe sur le public, dans les colères, les enthousiasmes, les méditations qu'il provoque par ses écrits.
Le livre est inerte, il agit sur qui l'ouvre, mais il ne se fait pas ouvrir.