Œuvre
Parerga et Paralipomena (1851)
Les religions sont comme les vers luisants: pour briller, elles ont besoin d'obscurité. Un certain degré d'ignorance générale est la condition de toutes les religions, le seul élément dans lequel elles peuvent vivre.
Quelle folie de regretter et de déplorer d'avoir négligé de goûter dans le passé tel bonheur ou telle jouissance! Qu'en aurait-on maintenant de plus? La momie desséchée d'un souvenir.
Le médecin voit l'homme dans toute sa faiblesse; le juriste, dans toute sa méchanceté; le théologien, dans toute sa sottise.
De même que le corps humain le plus beau recèle dans son intérieur des ordures et des odeurs méphitiques, le plus noble caractère a des traits méchants et le plus grand génie des traces de petitesse et de folie.
Philosopher jusqu'à un certain point et pas d'avantage, c'est une demi-mesure qui constitue le caractère fondamental du rationalisme.
Les religions sont comme les vers luisants: pour briller, il leur faut l'obscurité.
Je cause parfois avec les hommes comme l'enfant avec sa poupée. Elle sait très bien que la poupée ne l'entend pas, mais elle se procure, par une agréable auto-suggestion consciente, la joie de la conversation.
La modestie, chez les gens médiocres, est simplement de l'honnêteté; chez les gens brillamment doués, elle est de l'hypocrisie.
On n'apprend que de temps en temps; mais on désapprend toute la journée.
Ce qu'un homme est en soi-même, ce qui l'accompagne dans la solitude et ce que nul ne saurait lui donner ni lui prendre, est évidemment plus essentiel pour lui que tout ce qu'il peut posséder ou ce qu'il peut être aux yeux d'autrui.
La beauté est une lettre ouverte de recommandation qui nous gagne les coeurs à l'avance.
Il peut arriver que nous regrettions, même longtemps après, la mort de nos ennemis et de nos adversaires presque aussi vivement que celle de nos amis : c'est quand nous voudrions les avoir pour témoins de nos brillants succès.
Le délire fausse la perception; la folie fausse la pensée.
Pour se pousser à travers le monde, il est utile d'emporter avec soi une ample provision de circonspection et d'indulgence ; la première nous garantit contre les préjudices et les pertes, la seconde nous met à l'abri de disputes et de querelles.
Les amis de la maison sont ordinairement bien nommés de ce nom, car ils sont plus attachés à la maison qu'au maître ; ils ressemblent aux chats plus qu'aux chiens.
Les amis se disent sincères ; ce sont les ennemis qui le sont ; aussi devrait-on, pour apprendre à se connaître soi-même, prendre leur blâme comme on prendrait une médecine amère.
Abstenons-nous aussi, dans la conversation, de toute observation critique, fût-elle faite dans la meilleure intention, car blesser les gens est facile, les corriger difficile, sinon impossible.
Point d'argent mieux placé que celui dont nous nous sommes laissé voler, car il nous a immédiatement servi à acheter de la prudence.
Ni aimer ni haïr comprend la moitié de toute sagesse ; ne rien dire et ne rien croire, voilà l'autre moitié. Il est vrai qu'on tournera volontiers le dos à un monde qui rend nécessaires des règles comme celles-là et comme les suivantes.
Je fais ici cette confession en prévision de ma mort, que je méprise la nation allemande à cause de son immense bêtise, et que je rougis de lui appartenir.
Le monde n'est pas une fabrique et les animaux ne sont pas des produits à l'usage de nos besoins.
L'homme est le seul animal qui en fait souffrir d'autres sans autre but que celui-là.
Dans chaque être vivant se trouve en entier le centre du monde.
Un savant c'est quelqu'un qui a appris beaucoup de choses ; un génie c'est quelqu'un dont l'humanité a à apprendre quelque chose, qu'elle ne connaissait pas encore.
Ni haïr, ni aimer fait la première moitié de toute intelligence du monde ; ne rien dire et ne rien croire la deuxième.