Œuvre
Mille et une pensées (2005)
Pourquoi fait-on de la musique pour la fête de la Musique alors qu'on ne travaille pas pour la fête du Travail?
Quel mérite un politicien a-t-il de se situer à gauche lorsque la gauche lui apporte - via le pouvoir - toutes les conditions de vie (palais, limousines, domesticité) des grossiums de la droite?
Qu'attend-on pour interdire la procréation des «vrais jumeaux». N'est-ce pas une forme - particulièrement efficace et sournoise - de clonage?
Comment expliquer aux contemporains éminents qui, ayant toutes les raisons de se prendre au sérieux, succombent à la tentation pontifiante, qu'une autodistanciation amusée - même feinte - ajouterait à leur gloire?
Et si l'homme ne faisait la guerre que pour affirmer une aptitude à fabriquer du malheur qui l'apparente aux forces les plus sauvages du cosmos?
Le Français civilisé doit acheter une auto par civisme et ne pas s'en servir pour la même raison. Mais à quoi bon multiplier les ronds-points giratoires si personne ne roule plus autour?
Qu'attend-on pour accorder la carte de VRP aux représentants des dynasties royales écartées qui, au lendemain de chaque révolution, frappent à la porte de leur pays natal en demandant: «Vous n'avez besoin de rien?»
Les faiblesses de la chair constituent la dernière repentance en date d'un clergé qui n'en est pas dispensé. Faudra-t-il, un jour, remplacer la soutane par une camisole chimique?
Qui fustigera l'infantilisation du public prié de ne manifester son adhésion à de beaux spectacles ou à de grandes idées qu'en frappant sommairement une main contre l'autre?
Un homme, qui résiste à l'envie de frapper plus faible que lui, est-il vraiment un homme?
Et si l'orgueil de ceux qui prétendent se passer de décorations était plus grand que la vanité de ceux qui font tout pour les obtenir?
Dans quelle bulle administrative gonflée par le farniente du week-end les technocrates des Ponts et Chaussées et les ingénieurs de la météo nationale vivent-ils pour se déclarer «surpris» par la neige en plein hiver?
Et si l'essentiel de l'exercice gouvernemental ne consistait plus qu'à faire la charité à ceux que l'on a condamnés à la mendicité?
Et s'il existait autant de sortes de silences qu'il y a d'espèces de conversations?
Qui osera déplorer la disparition des «idées générales», cette providence des autodidactes non spécialisés qui permet de parler de tout sans connaître rien? Personne, puisque cette constatation désabusée constitue la dernière des idées générales...
Pour soi-disant satisfaire aux exigences de la communication, on sexhibe lorsqu'on s'embrasse et l'on ne se cache plus quand on se caresse. La jouissance serait-elle fonction du nombre de gens qui la connaissent?
Pourquoi, alors que la presse sportive ne manque jamais de signaler l'entorse des sportifs, la presse littéraire passe-t-elle complètement sous silence la crampe des écrivains?
Les chais sont-ils si mal entretenus que les oenologues puissent déceler dans certains crus des goûts de banane, d'ananas ou de cerise confite?
Aucun mot n'est plus choquant que le verbe déniaiser dans son acception sexuelle: est-ce qu'on est plus idiot parce qu'on est vierge?
Comment M. Poutine peut-il passer pour volontariste alors que la nature lui a refusé un menton?
Qui dira la tristesse des secrétaires de rédaction sommés de faire composer en très gros caractères des noms de confrères au talent très mince?
Que serait la culture sans la liberté de la refuser ou sans la possibilité de n'en consommer que selon ses appétits? Une contrainte de plus, héritée de l'enfance.
Est-il normal que les médecins s'occupent avec plus de célérité des défunts qui n'ont plus rien à espérer que des vivants qui ambitionnent de le demeurer?
Qui dira la pusillanimité de ces responsables qui, à la radio, à la télévision ou dans l'arène politique, s'affirment porteurs de grands projets et qui, dans l'exposé des motifs, usent et abusent de l'expression «un petit peu»?
Des nouveau-nés annoncés comme pesant 3,6 kilos, des champions sélectionnés dans les moins de 60 kilos ou parmi les plus de 100 kilos: quand cessera-t-on d'étalonner les êtres humains comme des animaux de boucherie?