Œuvre

Mille et une pensées (2005)

La démagogie: cracher sur ce qui vous fait saliver.
Cellule: assurance de compagnie au début d'une carrière politique; garantie de solitude vers la fin.
Chez nous, on ne gagne plus une élection sur un bilan. Mais par des promesses. Autrement dit, ce qu'on veut faire et qu'on ne fera sans doute pas afin de laisser du grain à moudre à ses successeurs l'emporte haut les suffrages sur ce qu'on a fait.
Au-delà d'une certaine réussite politique, artistique ou financière, non seulement la société ne fait plus de cadeaux, mais encore elle essaie de récupérer ce qu'elle a offert.
La performance des politiciens accourus sur le lieu d'une catastrophe naturelle: tirer à eux la couverture qu'ils font semblant de tendre aux sinistrés.
La double malédiction du pouvoir tient à ce que, pendant son exercice, on n'a pas tous les pouvoirs et à ce que son abandon ne confère pas le pouvoir de s'en passer.
J'aime les idées de gauche et les tribuns de droite. Je suis donc condamné à n'être jamais politiquement heureux.
Il y a des moments où il paraît infiniment plus confortable d'être la quarante et une millionième partie de l'électorat que la trente-huitième fraction du gouvernement.
Dans le cirque médiatique où les politiciens sourient continuellement alors que tout va mal, on en arrive à apprécier la dignité lugubre des syndicalistes qui, quoi qu'on leur accorde, tirent toujours la gueule...
Aujourd'hui, il est plus gratifiant d'être prince que ministre: on n'a pas eu à intriguer pour le devenir et ça dure plus longtemps.
Grâce aux incessants changements d'intitulé des ministères, un remaniement gouvernemental qui attriste souvent quelques politiciens fait toujours le bonheur des imprimeurs.
On peut se demander si le manque d'appétence des électeurs pour les urnes ne résulte pas de la publication des sondages annonçant que les carottes sont cuites plusieurs semaines avant qu'on passe à table.
Un politicien est un citoyen auquel les autres citoyens accordent un statut privilégié afin qu'il puisse régler les problèmes qu'il ne connaît plus personnellement.
Aujourd'hui, un ministre est réputé courageux quand il s'est résolu à faire le bonheur des gens contre leur volonté.
La politique est une activité clanique en même temps qu'une compétition permanente d'ambitions personnelles sublimées au nom de l'intérêt général.
Comme j'aimerais les gens de gauche s'il ne succombaient pas autant au racisme antidroite!
J'imagine déjà la prochaine campagne électorale: le PNR (Parti non réformiste) ratissant large avec son slogan «Changez de têtes pour que rien ne change».
Soixante ans: l'âge du pouvoir. Si on ne l'a pas soi-même, on tutoie les gens qui l'ont. Cela console.
Le panorama politique n'offre, à perte de vue, que des combats sans gloire, où chacun ne monte en ligne que sous son propre drapeau et s'attaque moins à des abus qu'à des concurrents.
La politique, chez nous, souffre de passionner davantage les journalistes spécialisés que les électeurs.
Les cotes d'amour sont à la politique ce que les cours de la Bourse sont à l'économie: des indications de tendances contredisant les mouvements de la veille et incapables de laisser prévoir les fluctuations du lendemain.
On ne soulignera pas assez combien les dimanches sont plus tranquilles sous les dictatures où l'on ne vote pas.
En politique, j'ai accédé au stade jubilatoire de la désillusion.
Par quel miracle et par quelle aberration un visage humain donne-t-il l'impression de la beauté alors qu'il s'agit d'une façade trouée d'orifices utilitaires?
Comment peut-on déplorer à la fois la surpopulation carcérale et la multiplication des évasions?