Œuvre
Le Diable au corps (1923)
Mme Grangier, eût-elle désapprouvé complètement sa fille, pour l'unique satisfaction de donner tort à son mari et à son gendre, lui aurait devant eux, donné raison.
Incapable d'éclater, de me mettre en colère, aucun geste ne manifesterait ma haine.
J'avais distingué la seule fillette qui me ressemblât, parce qu'elle était propre, et allait à l'école accompagnée d'une petite soeur, comme moi de mon petit frère.
L'amour, qui est l'égoïsme à deux, sacrifie tout à soi, et vit de mensonges.
La belle saison venue, mon père aimait à nous emmener, mes frères et moi, dans de longues promenades.
Quand elle dormait ainsi, sa tête appuyée contre un de mes bras, je me penchais sur elle, pour voir son visage entouré de flammes. C'était jouer avec le feu.
Je ne souhaitais rien d'autre que ces fiançailles éternelles, nos corps étendus près de la cheminée, se touchant l'un l'autre, et moi, n'osant bouger, de peur qu'un seul de mes gestes suffit à chasser le bonheur.
Ce mari commençait à me gêner, plus que s'il avait été là et que s'il avait fallu prendre garde.
Ma mère me considérait trop encore comme un bébé, pour me devoir raisonnablement un petit-fils ou une petite-fille. Il lui apparaissait impossible d'être grand-mère à son êge.
Nous croyons être les premiers à ressentir certains troubles, ne sachant pas que l'amour est comme la poésie, et que tous les amants, même les plus médiocres, s'imaginent qu'ils innovent.
Un homme désordonné et qui va mourir et ne s'en doute pas met souvent de l'ordre autour de lui. Sa vie change. Il classe ses papiers. Il se lève tôt, il se couche de bonne heure. Il renonce à ses vices.
Ce qui me tourmentait le plus, c'était le jeûne infligé à mes sens. Mon énervement était celui d'un pianiste sans piano, d'un fumeur sans cigarettes.
Toutes les mères, par principe, ne souhaitent rien tant pour leurs fils que le mariage, mais désapprouvent la femme qu'ils choisissent.
Ce qui semble rêve aux autres, plus crédules, me paraissait à moi aussi réel que le fromage au chat, malgré la cloche de verre. Pourtant la cloche existe.
Envisager la mort avec calme ne compte que si nous l'envisageons seul. La mort à deux n'est plus la mort, même pour les incrédules.
Ce qui chagrine, ce n'est pas de quitter la vie, mais de quitter ce qui lui donne un sens.
Si la jeunesse est niaise, c'est faute d'avoir été paresseuse.
Ce qui infirme nos systèmes d'éducation, c'est qu'ils s'adressent aux médiocres, à cause du nombre.
Il faut admettre que si le coeur a ses raisons que la raison ne connaît pas, c'est que celle-ci est moins raisonnable que notre coeur.
Le malheur ne s'admet point. Seul, le bonheur semble dû.
Les vrais pressentiments se forment à des profondeurs que notre esprit ne visite pas. Aussi, parfois, nous font-ils accomplir des actes que nous interprétons tout de travers.
Celui qui aime agace toujours celui qui n'aime pas.
En ouvrant la première lettre de Marthe, je me demandai comment elle exécuterait ce tour de force: écrire une lettre d'amour. J'oubliais qu'aucun genre épistolaire n'est moins difficile: il n'y est besoin que d'amour.
D'avoir abîmé la grâce de Marthe, de voir son ventre saillir, je me considérais comme un vandale. Au début de notre amour, quand je la mordais, ne me disait-elle pas: «Marque-moi?» Ne l'avais-je pas marquée de la pire façon?
Les moments où on ne peut pas mentir sont précisément ceux où l'on ment le plus, et surtout à soi-même.