Œuvre

La lumière du monde (2001)

L'autisme est un soleil inversé: ses rayons sont dirigés vers l'intérieur.
Tous les bébés naissent en temps de guerre et dans des villes en ruine. Sitôt qu'on naît, on reçoit les éboulis de la vie.
Ecrire et voir, c'est pareil, et pour voir, il faut de la lumière. Le paradoxe, c'est qu'on peut trouver de la lumière dans le noir de l'encre.
Le paradis, c'est peut-être être sans défense sans se sentir menacé.
Je rêve de nommer la rose avec la langue qui est la sienne, et pas seulement avec les mots courants.
La nature est un livre qui est ouvert en permanence, et c'est le vent qui en tourne les pages.
L'enfance est traversée par un cortège de grands éteigneurs qui portent leurs idées, leur opinions, leurs certitudes, leurs croyances reçues comme des cierges, solennellement.
La vraie littérature m'apparaît comme un village dans la nuit. Un village qu'on apercevrait d'un chemin de campagne surélevé. Il y a des feux qu'on voit briller, certaines maisons sont éclairées.
La bonté, c'est simple: par définition on n'en a pas. Elle n'a pas de place dans le monde. Donc, quand elle est là c'est toujours un miracle.
Il y a plus de texte écrit sur un visage que dans un volume de la Pléïade et, quand je regarde un visage, j'essaie de tout lire, même les notes en bas de page.
Peut-être que les fous sont des gens que personne n'a jamais lus, rendus furieux de contenir des phrases qu'aucun regard n'a jamais parcourues. Ils sont comme des livres fermés.
Il suffit d'avoir été regardé par un nouveau-né pour savoir que le petit d'homme sait tout de suite lire. Il est même comme les grands lecteurs: il dévore le visage de l'autre.
Ce qui peut se passer de plus terrible entre deux personnes qui s'aiment, c'est que l'une des deux pense qu'elle a tout lu de l'autre et s'éloigne, d'autant qu'en lisant on écrit au fur et à mesure et dont les phrases peuvent s'enrichir avec le temps.
La présence vive de la personne, avec ses ombres et ses failles, c'est pour moi un jour de fête. L'absence mortelle de la personne, c'est le règne de la pensée bourgeoise.
Je pourrais parler nuit et jour avec un bébé: quelqu'un arrive qui est absolument indemne des fausses vérités et des habitudes. Les bébés ont quelque chose qui est comme fondé en sagesse, tels des Bouddhas.
Evidemment, je ne me tiens pas pour modèle. Je me sens fait en dentelle et en plomb. Il y a en moi le monde et le ciel. La masse à dissoudre est énorme. Les bébés sont mes maîtres à penser, or ils ne sont jamais tristes.
L'amour clamé, le bien affiché, c'est toujours pour farder quelque chose de terrible. Dans mon cas, ce que j'ai voulu un temps comprimer, c'était ma tristesse qui menaçait d'exploser comme une grenade.
Le coeur, c'est une intelligence qui peut venir même aux imbéciles. L'amour, c'est quand toute la limaille de notre pensée est précipitée vers le coeur de l'autre comme vers un aimant.
Si l'arc-en-ciel qui succède à la pluie est splendide, celui qui naît de notre conscience de sa beauté est incomparable.
Une mère lit dans les yeux de son enfant avant même qu'il sache s'exprimer. Il suffit d'avoir été regardé par un nouveau-né pour savoir que le petit d'homme sait tout de suite lire. Il est même comme les grands lecteurs: il dévore le visage de l'autre.
On lit en quelqu'un comme dans un livre, et ce livre s'éclaire d'être lu et vient nous éclairer en retour, comme ce que fait pour un lecteur une très belle page d'un livre rare. Quand un livre n'est pas lu, c'est comme s'il n'avait jamais existé.
Le coeur est un travailleur solaire. Le courage n'est pas de peindre cette vie comme un enfer puisqu'elle en est si souvent un: c'est de la voir telle et de maintenir malgré tout l'espoir du paradis.
Deux choses nous éclairent, qui sont toutes les deux imprévisibles: un amour ou une mort. C'est par ces événements seuls qu'on peut devenir intelligents, parce qu'ils nous rendent ignorants.
Les mots Dieu ou amour ont traîné partout, et pourtant ils ont trop précieux pour qu'on les abandonne.
Très peu de choses méritent d'être crues, mais voir soudain la douleur et la bonté de quelqu'un, c'est comme trouver le nord quand on ne savait plus où on était.