Œuvre

La Légende des siècles (1859)

«Donne-lui tout de même à boire», dit mon père.
Deux liards couvriraient fort bien toutes mes terres - Mais tout le grand ciel bleu n'emplirait pas mon coeur.
Le lendemain Aymery prit la ville.
Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens, - Mais, dans l'oeil du vieillard, on voit de la lumière.
Et Ruth se demandait, - Immobile, ouvrant l'oeil à moitié sous ses voiles, - Quel Dieu, quel moissonneur de l'éternel été - Avait, en s'en allant, négligemment jeté - Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.
Quand on est jeune, on a des matins triomphants.
Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth.
Ruth songeait et Booz dormait; l'herbe était noire; - Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement; - Une immense bonté tombait du firmament; - C'était l'heure tranquille où les lions vont boire.
Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèle; - Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala - L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle.
L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn.
Et dehors, blanc d'écume, - Au ciel, aux vents, aux rocs, à la nuit, à la brume, - Le sinistre océan jette son noir sanglot.
L'homme cherche, la vierge attend, la femme attire.
Pluie ou bourrasque, il faut qu'il sorte, il faut qu'il aille - Car les petits enfants ont faim.
Sa barbe était d'argent comme un ruisseau d'avril.
Il était généreux, quoiqu'il fût économe.
Il livre au hasard sombre une rude bataille.
L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle; - Les anges y volaient sans doute obscurément, - Car on voyait passer dans la nuit, par moment, - Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.
Et leurs pensées - Se croisent dans la nuit, divins oiseaux du coeur.
Tout sur cette terre appartient aux princes, hors le vent.
Mais, vieux, on tremble ainsi qu'à l'hiver le bouleau. - Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe, - Et je courbe, ô mon Dieu! mon âme vers la tombe, - Comme un boeuf ayant soif penche son front vers l'eau.
En vain quelques soldats fidèles ont voulu - Résister, à l'abri d'un créneau vermoulu ...
Rois! l'homme n'est pas fait pour votre amusement.
Les guivres, les dragons, les méduses, les drées, - Grincent des dents au fond des chambres effondrées ...
Il avait ce regard effrayant des yeux doux - Qui peuvent foudroyer quand leur bonté se lasse.
C'est un funeste siècle et c'est un dur pays.