Œuvre

La Case du Commandeur (1981)

Mais à mesure qu'ils avançaient ils s'écartaient l'un de l'autre. D'où leur passion. Car ce qu'on devine en idées ou qu'on expose en mots devient tellement étranger à ce qu'on accumule en soi comme roches. Plus Mycéa et Mathieu se trouvaient d'accord, plus ils s'estimaient insoutenables
36Marie Celat regardait ses enfants et songeait effarée : est – il possible que je sois une mère dénaturée ? Il lui semblait qu'elle ne les aimait pas de toute l'ardeur souhaitable. Par moments, ils l'exaspéraient et elle avait envie de les planter là pour partir, pour partir où. Je n'étais pas taillée pour la maternité.
Possiblement, avait dit Pythagore, que je voudrais un garçon. Ç'avait été une fille. Et Pythagore, qui éprouvait que toutes les feuilles de son corps branchaient sur le doux arbre qu'était Cinna Chimène, s'était vu comme les autres hommes du morne l'auraient pressenti à sa place, pour ainsi dire démuni par l'arrivée de cette fille, première – née.
Un jour la boule roula jusqu'à un parc à mulets d'où elle fit sortir toute la troupe, qui la suivit sans bouter. Cet enfant commandait aux bêtes.
Une fleur soutint son corps et sa pensée pendant cette agonie. La dernière fleur qu'elle eût aperçue avant qu'on l'enfourne dans ce bateau.
Les engagés blancs ne s'intéressaient pas à elle, rebutés par l'annonce de son état ; le propriétaire attendait la naissance du nouvel esclave, tout ravi de cette augmentation de capital qui n'avait entraîné aucune dépense ni demandé quelque aménagement que ce fût.
Car la femme avait accouchée, sans aucune espèce de souffrance ni de travail, comme si pleine de force elle se fût acquittée d'une besogne quotidienne. Puis elle s'était étendue sur la paillasse avec le petit tas, dont on ne sait comment elle avait coupé le cordon. Elle l'avait allongé, l'essuyant et le caressant. Et les acolytes muets près de la porte jurèrent que malgré cette nuit de quatre heures du matin ils virent épouvantés qu'elle étouffait l'enfant, cherchant à le faire souffrir du moins possible ; et les regardants tour à tour comme pour les prendre à témoins ou garants.
Car la femme avait accouchée, sans aucune espèce de souffrance ni de travail, comme si pleine de force elle se fût acquittée d'une besogne quotidienne. Puis elle s'était étendue sur la paillasse avec le petit tas, dont on ne sait comment elle avait coupé le cordon.
En attendant, il profitait aussi de toutes les femmes rassemblées là. On ne se rappelait plus à quel âge il avait commencé ; il avait commencé depuis toujours.
Il fallait crier, chaque fois qu'Anatolie approchait de jour : Arrière satan maudit ! – ceci pour satisfaire le colon, jaloux de sa propriété femelle, inquiet de ses droits.
Anatolie fut assailli au sortir d'une ribambelle et jeté dans un puits tari où le colon avait déjà (depuis l'Abolition) fait précipiter deux ou trois frères ou concubins de ses femmes.
Ils passaient, suivant la route, devant cette usine flamboyante inutile qu'on appelait pour lors la Chambre de Chérubin. Les propriétaires l'avaient fait bâtir mais n'avaient jamais jugé bon (ou désiré) de la faire fonctionner. Sans doute était – il plus profitable d'encaisser quelque rente pour la maintenir fermée ?
Ce Vitorbe qui un jour trafiqua ses urnes, non en vue d'une victoire dont il était assuré, mais pour permettre la nomination de son adversaire, un homme de l'Usine. [...]. Il fallut protéger sa maison pendant des mois par les forces de l'ordre, car il fut vilipendé en public par Pamphile.
Nous nous évadions pourtant des Plantations quand nous courions les vidés du Carnaval : mais c'était pour le plaisir d'avaler l'espace ; car en ce si absolu moment où il nous était donné de déborder partout hors des limites réglées, nous nous refermions dans le tournis de la course et ne regardions pas plus autour de nous. Le Carnaval était pour nous retirer en nous – mêmes, dans la spirale de l'ivresse, et y fréquenter les masques – miroirs où un passé d'au – delà les eaux nous guettait.
Nous revivons dans un remuement indistinct ces douleurs et cocasseries qui nous accassèrent dans notre transbord. Nous le revivons.
Ce pays d'avant nous démarra de nos corps, que nous n'avons pas ensouchés dans le pays – ci.
Les habitants de ce pays furent transportés d'Afrique dans ce qu'on appelait le Nouveau – monde sur des bateaux négriers où ils mourraient en tas. On n'ose estimer à près de cinquante millions le nombre d'hommes de femmes et d'enfants qui furent ainsi arrachés à la Matrice et coulèrent au fond de l'océan ou furent échoués comme écume au long des côtes amérindiennes.
Il navigue dans le noir des mers, où les noyés sont alignés. Les noyés portent le poids des boulets attachés à leurs cous.
La grande pirogue qui était devenue monstre, poisson naviguant sur les hautes eaux, avec sa chambre de comptes et les enfers d'en dessous ; l'eau à l'infini comme une glace qu'il faut casser pour contempler ton image ; le fond des eaux où les boulets t'ont ensouché ;
Elle voyait le fond d'une mer, le bleu sans mesure d'un océan où des files de corps attachés de boulets descendaient en dansant ; et quand elle fermait les yeux elle descendait avec les noyés dans ce bleu où pas une fente ne s'ouvrait, sa tête plus lourde qu'un boulet l'entraînant vers le bas.
La vie passée, les arbres tombés, les amours bannies ne nous apparaissent pas dans la clarté sculptée des choses connaissables. Quelle nuit et quelle lumière se sont – elles nouées pour nous cacher le sens et nous donner l'ardeur de ce temps ?
Le cyclone du temps noué là dans son fond : où il s'est passé quelque chose que nous rejetons avec fureur loin de nos têtes, mais qui retombe dans nos poitrines, nous ravage de son cri.
Ensuite, nous quittâmes la terre. On en prit une partie pour nous la distribuer mais les maîtres la rachetaient au fur et à mesure, pour presque rien.
Accumulée les énormes indemnités auxquelles ils avaient eu droit, ils récupéraient le terrain, faisant entrer dans le pays des cargaisons d'Hindous pour nous remplacer dans les champs.
L'espérance innommable grandissait, que les lois de France juguleraient les békés.