Il navigue dans le noir des mers, où les noyés sont alignés. Les noyés portent le poids des boulets attachés à leurs cous.
❧
Nous nous évadions pourtant des Plantations quand nous courions les vidés du Carnaval : mais c'était pour le plaisir d'avaler l'espace ; car en ce si absolu moment où il nous était donné de déborder partout hors des limites réglées, nous nous refermions dans le tournis de la course et ne regardions pas plus autour de nous. Le Carnaval était pour nous retirer en nous – mêmes, dans la spirale de l'ivresse, et y fréquenter les masques – miroirs où un passé d'au – delà les eaux nous guettait.
◆
À lire aussi de Edouard Glissant
Les grands transatlantiques lents, comme suspendus dans un temps qui ne finissait pas, furent remplacés par les latécoères jaillissants puis par les avions à réaction de plus en plus rapides et bondés : nous nous satisfaisions de nous y enfourner, pour la seule destination édénique : de la métropole.
36Marie Celat regardait ses enfants et songeait effarée : est – il possible que je sois une mère dénaturée ? Il lui semblait qu'elle ne les aimait pas de toute l'ardeur souhaitable. Par moments, ils l'exaspéraient et elle avait envie de les planter là pour partir, pour partir où. Je n'étais pas taillée pour la maternité.
La grande pirogue qui était devenue monstre, poisson naviguant sur les hautes eaux, avec sa chambre de comptes et les enfers d'en dessous ; l'eau à l'infini comme une glace qu'il faut casser pour contempler ton image ; le fond des eaux où les boulets t'ont ensouché ;
Mais à mesure qu'ils avançaient ils s'écartaient l'un de l'autre. D'où leur passion. Car ce qu'on devine en idées ou qu'on expose en mots devient tellement étranger à ce qu'on accumule en soi comme roches. Plus Mycéa et Mathieu se trouvaient d'accord, plus ils s'estimaient insoutenables
Dans la même œuvre
A force de dédain objectif, l'Anglais respecte les peuples qu'il a dominés. A force de «dépassement universel», le colonisateur français, chaque fois que les circonstances le lui auront permis, dégrade par assimilation le colonisé qu'il régente.
Elle traversait des bouffées d'absence, ses égarements.
Marie Celat, descendant ainsi avec Mathieu et papa Longoué ce chemin du désherbement, se sentait enlevée loin de la vie et des bords du jour, criait dans sa tête que tout n'avait aucun sens. Elle éprouvait ce trou au – delà duquel nul n'étendait sa pensée, où elle avait pourtant regardé.
Marie Celat baignait souvent dans ce champ sans limite, en sorte qu'il lui arrivait d'oublier ce que nous appelons le temps.
On conte qu'elle refusa de voir le corps de Donou, qu'elle balbutia quelque chose sur la surface des eaux, la surface des eaux profondes, et qu'elle tomba en léthargie.