Ceux qui disent toujours du bien des femmes, ne les connaissent pas assez. Ceux qui en disent toujours du mal, ne les connaissent pas du tout.
Œuvre
L'Homme à projets (1807)
L'abus de la politesse a substitué le mensonge à la vérité. L'abus des sciences a substitué la bagatelle à la profondeur ; celui des arts utiles a substitué le luxe au bien-être.
Les plaisirs font les liaisons ; l'ambition lie les intrigues ; les goûts et l'intérêt forment les sociétés ; la vertu seule resserre les noeuds de l'amitié.
Dire : Un tel est mon ami, et dire vrai, c'est faire à la fois son éloge et celui de son ami. C'est comme si on disait : Un tel et moi sommes vertueux.
Un ami dans la prospérité est un préservatif contre l'ivresse. Dans le malheur, c'est une colonne qui soutient le fardeau qui nous accablerait seuls.
Un ami est un bien que le sort ne nous montre quelquefois que pour nous porter le coup le plus sensible ; mais pour qui sait penser, la perte d'un ami dispose à la mort, et en adoucit l'image.
Le véritable amour est un penchant naturel, réglé par la raison, justifié par la vertu. Celui-là seul dure autant que le coeur : malheureusement il est très rare.
Un homme estimable, une femme vertueuse, unis plutôt par leur bonheur que par leurs sentiments, s'isolent volontiers de la société pour être entièrement l'un à l'autre ; mais ils ne sont pas perdus pour elle : ils peuvent lui servir d'exemple.
L'accueil que l'on fait à quelqu'un est rarement l'expression des sentiments qu'il inspire. La voix, le geste, les yeux, la contenance, démentent souvent ce que la bouche a dit.
L'accueil que les grands se font entre eux est une lutte d'athlètes. A forces égales, l'adresse triomphe, et l'orgueil cède quelquefois, en apparence, pour gagner réellement beaucoup.
Les sots admirent les grands ; le philosophe les juge.
L'admiration n'est pas un sentiment, ce n'est qu'une secousse de l'âme.
On est indulgent pour les imperfections qui sont propres à chaque âge ; mais on ne pardonne pas l'humeur chagrine à quinze ans, ni l'étourderie à soixante.
La modestie est à la beauté, ce que le parfum est aux fleurs.
La douceur n'attire pas toujours ; mais elle fixe, et l'un vaut bien l'autre.
L'esprit est le repos du coeur. Il fait quelquefois oublier qu'on aime, et ces heureuses distractions tournent au profit de l'amour.
L'avarice est la passion des petites âmes. Une âme petite n'a jamais de grands vices. Ceux d'un avare sont cachés dans son coffre-fort.
Le bonheur et le repos résultent l'un de l'autre, et ne sont, pour ainsi dire, qu'une même chose ; mais il ne faut pas confondre le repos et l'inaction. Le repos de l'âme est dans un mouvement régulier, que rien ne suspend, que rien ne précipite.
Le bonheur, rigoureusement parlant, n'est pas d'une absolue nécessité. L'absence du mal est un état de médiocrité dans le bonheur, que les gens que l'on croit heureux ne voient pas toujours sans envie.
Tout être veille à sa conservation : c'est l'instinct le plus puissant que nous ayons reçu de la nature. La bravoure est donc une qualité acquise, et les récompenses doivent être en proportion des efforts indispensables pour arriver au mépris de la mort.
Il y a de l'injustice à mépriser un poltron de bonne foi. Il ne mérite aucun ménagement, s'il prend la place d'un brave homme.
L'homme caustique n'est pas encore méchant ; mais il n'a plus qu'un pas à faire, et il est difficile qu'il ne le fasse pas tôt ou tard.
Tel écrivain croit passer à la postérité par le grand nombre de ses ouvrages. La Rochefoucauld y est arrivé par ses maximes.
La clémence est la plus belle vertu des rois, parce qu'elle fait supposer l'habitude de se vaincre soi-même. Il est beau, il est sublime de pardonner à son ennemi, quand on n'a qu'un mot à dire pour l'écraser.
La colère est un mouvement de l'âme, aussi impétueux que celui de la compassion est doux. Le premier dégrade l'homme autant que le second l'honore.