Œuvre

L'Homme à projets (1807)

L'homme qui s'abandonne à la colère, ne sent pas son avilissement : la passion l'aveugle.
Nous voudrions tous commander. Nous ne nous soucions pas d'obéir, et nous disons tous qu'il faut savoir obéir pour apprendre à commander. Que conclure de cette contradiction ? que l'orgueil nous abuse sur nous mêmes, et double les imperfections d'autrui.
La compassion est le moins durable des sentiments qui honorent l'humanité : il fuit avec l'objet qui l'a fait naître.
Nous jugeons assez sainement la conduite des autres, et nous ne savons pas nous conduire. Nous leur reprochons amèrement des fautes que nous commettons tous les jours. Nous attribuons leurs revers à leur imprudence, et les nôtres à l'infortune.
La dispute est à l'esprit ce que l'acier est au caillou, dont il tire des étincelles. L'étincelle disparaît ; les arguments s'oublient.
La douceur est aussi souvent l'effet de l'indolence, que celui de la bonté.
Tout ce qui flatte attire. On suit jusqu'à un prédicateur éloquent, non pour faire ce qu'il dira, mais pour l'entendre dire.
Pas d'homme médiocre qui ne prétende aux grands emplois, et qui n'y parvienne à force de ténacité.
L'émulation est utile comme certains remèdes extraits des poisons. Fille de l'envie, elle en prend la noirceur, quand elle n'est pas adoucie par l'honnêteté et la délicatesse.
Ne dites pas aux hommes : Regardez vos concurrents. Dites-leur : Regardez votre but.
L'entendement est une qualité de l'âme qui lui permet de saisir plusieurs objets à la fois. Il est à l'âme ce que les yeux sont au corps.
Rien de si commun que l'esprit, par conséquent rien de moins estimé, et cependant nous courons tous après celui que nous n'avons pas.
Un trait d'esprit est un météore qui plaît dans l'obscurité. Les éclairs multipliés fatiguent la vue, et on se lasse de trop d'esprit, comme de tout ce qui est affecté.
L'esprit de saillie est plus brillant que solide. L'esprit de conduite est plus nécessaire qu'agréable. L'esprit philosophique est bon aux autres et à soi.
Si tous les sots se condamnaient au silence, il y aurait moins de ce qu'on appelle esprit dans la société. Qui en tiendrait lieu ? Le bon sens. La société y perdrait-elle ?
On peut se faire une réputation d'esprit, en cultivant son entendement. Le génie ne veut pas de culture. Elle le gêne, elle l'étouffe. Il brille de son seul éclat, et se montre dès le premier moment ce qu'il sera toujours.
Les gens d'esprit ont l'art des détails ; l'homme de génie les dédaigne. Il voit tout en grand, et reste inutile, si les circonstances ne le mettent pas à sa place.
La gloire dépend du succès ; le succès dépend du génie et de la conduite. L'orgueil accuse la fortune de ses revers.
La grandeur importune, fatigue, blesse le peuple. Il s'en venge ordinairement par la haine, et croit rapprocher les distances, s'il aie droit d'y joindre le mépris. Beaucoup de grands ne connaissent de la grandeur qu'un fardeau au-dessus de leurs forces.
Le courage et des circonstances heureuses font le héros, - Le génie, les talents et les vertus font les grands hommes.
Les grands hommes ressemblent aux corps célestes : leur influence s'étend partout.
La guerre n'est pas toujours un mal réel pour un état. Elle est quelquefois l'unique remède aux troubles qui le déchirent.
On ne hait pas celui qu'on méprise. On hait l'homme dont les qualités balancent celles qu'on croit avoir, et dont les prétentions sont en opposition avec celles qu'on a.
Souvent la haine et l'amitié se touchent. La première peut disparaître devant le flambeau de la vérité.
L'homme est né méchant. Il ne faut, pour s'en convaincre, qu'examiner un enfant. Son plus grand plaisir est de détruire, et il se venge, sur ses joujoux, du mal que sa faiblesse ne lui permet pas de faire aux individus.