Œuvre

Interview accordée au Figaro janvier 2018

On peut opposer deux stratégies au temps. Celle du moustique qui s'offre une orgie de sang et de lumière ou bien celle de la tortue à la longévité sacrificielle. L'homme pourrait choisir une voie médiane, alternant accélérations et pauses létales. Mais depuis que nous sommes gouvernés par les machines, c'est l'accélération qui prime. Avec la massification et la numérisation, elle est le fait social de notre temps.
Phénomène inédit, l'accélération est un outil de communication. Quand un événement survient, plutôt que de nous retirer dans une grotte pour l'analyser, on expulse un commentaire.
Je crois que je suis technophobe et j'en profite tant que ce n'est pas encore un délit d'opinion ! Cela viendra.
Au fur et à mesure que le monde se dégrade autour de nous, que les bêtes disparaissent et que les sols s'assèchent, les religions monothéistes comme les espoirs du sauvetage technologique gagnent en faveur.
Le technicisme est un messianisme. « Frères humains ! Continuons à saloper le monde réel, bientôt les puces au silicium nous sauveront et sinon, nous aurons toujours le paradis avec angelots potelés et vierges en rut ! »
Les hommes passent des heures devant des écrans. Pour les gouvernements, quelle aubaine ! Si j'étais président, je m'emploierais à ce qu'il y ait la 5G partout. Car l'oeil rivé sur l'écran, on ne descend pas dans la rue pour la jacquerie.
La religion était l'opium du peuple. Les écrans en sont les serpents à sonnettes. Et les hommes hypnotisés cherchent si « ça capte ».
Dans les palais, on doit murmurer : « Quand cela capte, cela les calme. » Connectez les populations, elles ne se rebiffent pas. À l'inverse, coupez le ouaib et voyez ce qui se passe. Les hommes ouvriront à nouveau Ravachol ou Bernanos, Homère ou Rimbaud et là… gare aux pouvoirs publics. Le ouaib est la nouvelle morphine : appelons cela la wifine.
Soyons honnête : qui n'est pas nostalgique, à part les gens qui ne se regardent pas dans leur miroir et ne s'aperçoivent pas que le temps les ravage ? Je suis nostalgique du temps où l'on n'avait pas besoin de se poser la question de la nostalgie.
La nostalgie, c'est la douceur, c'est un état de compassion envers tout ce qui subit l'affront du temps.
Les génies transhumanistes du futur parc de techno-science ne réussiront jamais à créer une NA (nostalgie artificielle). Il est bon de pratiquer des activités à haute teneur nostalgique. L'escalade des parois : nostalgie du primate. La lecture : nostalgie du silence. La contemplation des bêtes : nostalgie des temps où l'homme était en minorité.
Est moderne ce qui n'est pas encore dépassé mais ne perd rien pour attendre. Souvenez-vous du robot Moulinex. Il libérait la femme. Il produisait une purée nouvelle. Il était moderne ! Les outils numériques, vieilleries récentes, sont les Moulinex de l'esprit. Les déchets électroniques s'accumulent. Une décharge est le meilleur temple qu'on puisse élever à la modernité considérée comme idole.
Je suis nostalgique du temps où l'on n'avait pas besoin de se poser la question de la nostalgie.