Œuvre

Gouverneurs de la rosée (1944)

La haine, ça donne à l'âme une haleine empoisonnée, c'est comme un marigot de boue verte, de bile cuite, d'humeurs rances et macérées.
Si le travail était une bonne chose, il y a longtemps que les riches l'auraient accaparé.
Non, c'est pas possible. Est-ce qu'on peut déserter la terre, est-ce qu'on peut lui tourner le dos, est-ce qu'on peut la divorcer, sans perdre aussi sa raison d'existence et l'usage de ses mains et le goût de vivre ?
Le malheur bouleverse comme la bile, ça remonte à la bouche et alors les paroles sont amères.
L’entraide, c’est l’amitié des malheureux.
La mort n’est qu’un autre nom pour la vie.
La vie, c’est la vie : tu as beau prendre des chemins de traverse, faire un long détour, la vie c’est un retour continuel.
La terre est comme une bonne femme, à force de la maltraiter, elle se révolte.
L’ignorance et le besoin marchent ensemble.
L’expérience est le bâton des aveugles.
Les dents pourries n’ont de force que sur les bananes mûres.
En vérité, nous autres le peuple, nous sommes comme la chaudière ; c’est la chaudière qui cuit tout le manger, c’est elle qui connait la douleur d’être sur le feu, mais quand le manger est prêt, on dit à la chaudière : tu ne peux venir à table, tu salirais la nappe.
La Providence, c’est le propre vouloir du nègre de ne pas accepter le malheur.
Non, mon Dieu, tu n'es pas bon, non, c'est pas vrai que tu es bon, c'est une menterie. Nous te hélons à notre secours et tu n'entends pas. Regarde notre douleur, regarde notre grande peine, regarde notre tribulation. Est-ce que tu dors, mon Dieu, est-ce que tu es sourd, mon Dieu, est-ce que tu es aveugle, mon Dieu, est-ce que tu es sans entrailles, mon Dieu ? Où est ta justice, où est ta pitié, où est ta miséricorde ?