Œuvre

De la marche (1862)

Si je ne suis pas moi, qui le sera ?
Si tu es prêt à quitter père et mère, frère et soeur, femmes et enfants et amis pour ne plus jamais les revoir
Il y a quelque chose de servile dans l'habitude que nous avons de chercher une loi à laquelle obéir.
Je rêve d'un peuple qui commencerait par brûler les clôtures et laisser croître les forêts !
À quoi bon emprunter sans cesse le même vieux sentier ? Vous devez tracer des sentiers vers l'inconnu. Si je ne suis pas moi, qui le sera ? La marche est une lecture du lieu qui prélude à la compréhension inépuisable de Soi.
Ceux qui ont voyagé dans les steppes du Tartare, disent : « Revenir aux terres cultivées, à la complexité et l'agitation de la civilisation nous oppressait et nous suffoquait, l'air semblait nous manquer, et nous nous sentions à tout moment sur le point de mourir d'asphyxie. » Quand je veux me recréer, je cherche le bois le plus sombre, le plus épais et le plus interminable, et, pour les citadins, le plus lugubre marécage. J'entre dans un marais comme en un lieu sacré - un sanctum sanctorum- Il y a la force, la moelle de la Nature.
Le génie est une lumière qui rend la pénombre visible, comme l'éclair d'un orage, qui fracasse par hasard le temple du savoir.
L'Ouest dont je parle n'est rien qu'un synonyme du mot « sauvage », et ce que je me prépare à dire, c'est que dans la Vie sauvage repose la sauvegarde du monde.
Il est remarquable qu'il y ait si peu d'évènements ou de crises dans nos histoires, que nous ayons si peu médité, que nous ayons eu si peu d'expériences. Quand, à de rares intervalles, des pensées nous visitent, comme cela se produit en marchant le long d'une voie de chemin de fer, alors, en effet, les voitures passent tout près sans qu'on les entende. Mais bientôt, par quelque inexorable loi, notre vie suit à nouveau son cour et les voitures repassent.
Il y a des intervalles dans le chant mélodieux de la grive des bois, sur lesquels j'aimerais émigrer – terres sauvages que nul colon n'a conquises, auxquelles, me semble-t-il, je suis déjà acclimaté.
La Nature est une personnalité si vaste et universelle que nous n'avons encore jamais vu le moindre de ses traits.
L'ignorance d'un homme n'est pas seulement utile, mais belle aussi, tandis que son prétendu savoir se révèle souvent pire qu'utile en sus d'être laid. A quel homme vaut-il mieux avoir affaire, à celui qui ne sait rien sur un sujet et, ce qui est extrêmement rare, sait qu'il ne sait rien, ou bien celui qui sait vraiment quelque chose dans ce domaine, mais croit tout savoir ?
Ma soif de savoir est intermittente, mais mon envie de baigner ma tête dans des atmosphères inconnues à mes pieds et pérenne et constante. Le plus haut point que nous puissions atteindre n'est pas le savoir, mais la sympathie avec l'Intelligence.
De nos jours, presque tous les prétendus progrès de l'homme, tels que la construction de maisons, l'abatage des forêts et des grands arbres, déforment tout simplement le paysage et le rendent de plus en plus insipide et domestiqué.
Il y a quelque chose de servile dans l'habitude que nous avons de chercher une loi à laquelle obéir.
Chaque crépuscule dont je suis le témoin m'inspire le désir d'aller vers un ouest aussi lointain et beau que celui où le Soleil descend. Il semble migrer vers l'ouest et nous inciter à le suivre . Il est le Grand Pionnier de l'Ouest que suivent les Nations.