Œuvre
Ce que je crois (1978)
On peut, un temps, être heureux. Je crois que le bonheur existe. La preuve en est que, soudain, il n'existe plus.
Ce sont des moments où il faudrait pouvoir porter un bras en écharpe, un plâtre, un pansement au visage, quelque chose qui annonce: «Ne me bousculez pas, je suis cassée...»
Pour ce qui est du corps, on ne s'emploie jamais assez à le rendre heureux.
Et je crois que la foi est une espérance tragique.
Garçon ou fille, homme ou femme, il n'y a que des individus fiables ou non.
Le pardon spontané des offenses n'est pas dans mes moyens.
Ils n'ont pas fini, les petits-enfants du christianisme, de se prendre pour les fils de Dieu.
J'ai mis vingt ans à savoir que le ciel, pour moi, était vide et qu'aucun secours ne me viendrait de là. Ni d'ailleurs, mais ce fut un peu plus long.
Bonheur: faire ce que l'on veut et vouloir ce que l'on fait.
Qu'advient-il de l'esprit lorsque le fil de la vie est tranché?
Je crois que les arbres souffrent quand on leur scie le tronc et que mes plantes vertes flétrissent quand je néglige de leur parler, qu'elles ont quelque chose comme un système nerveux qui les avertit de ma sollicitude.
L'amour devenu sans objet n'entretient aucun foyer de lumière.
Plus nous en savons sur ce qui nous fait courir, moins nous savons courir avec allégresse.
Combien de fois faut-il que le bonheur vous ait glissé entre les doigts pour apprendre qu'il reviendra si on lui laisse la porte ouverte?
Venise, c'est une jeune fille tuberculeuse, poitrinaire comme on disait autre fois, moite dans sa robe de brocart, fardée par la fièvre, du sang bleu dans les veines, le col fléchi sous le poids de ses perles en forme de palais rongés par sa sueur.
Je crois que chaque être humain dispose d'une certaine aptitude au bonheur et d'une certaine capacité à souffrir et que, quelle que soit sa vie, il l'use en totalité.
Le Seigneur de la Terre est, je le crois, fils du hasard.
On a l'égoïsme que l'on peut.
Demain est une puissance cachée.
Agir, c'est se protéger.
Dans la mesure où je suis libre - mais je ne sais pas ce qu'est au juste la liberté -, je préfère ma soif de sens à la sécurité de ceux qui, croyant l'avoir trouvée, prétendent m'imposer leur vérité.
Je ne sais pas ce qu'est l'ordre des choses, à part le rythme des saisons et cette façon qu'a la terre de tourner sur ses gonds.
Toujours, j'ai eu le sentiment violent d'être provisoire et de m'inscrire, ... , point fugitif et infinitésimal dans la tapisserie sans fin de la vie universelle.
Ce vers quoi nous faisons mouvement n'est pas gravé dans le livre de la fatalité.
Chacun contribue à l'avènement de ce qu'il redoute, ou de ce qu'il souhaite.