Œuvre

Aphorismes du temps présent (1913)

La morale s'apprend seulement par la pratique. Elle fait partie, comme les arts, de ces connaissances que ne sauraient enseigner les livres.
Le véritable artiste crée, même en copiant.
Les raisons que nous attribuons à nos actes constituent rarement leurs vrais mobiles. Elles servent surtout à justifier les impulsions sentimentales et mystiques qui nous font agir.
Se révolter ou s'adapter, il n'y a guère d'autre choix dans la vie.
Dans le domaine moral, l'homme moderne détruit plus vite qu'il ne bâtit.
Les foules comprennent rarement quelque chose aux évènements qu'elles accomplissent.
Dans un gouvernement démocratique dont les ministres changent rapidement, le pouvoir réel appartient aux administrations. Chaque ministre croit gouverner, il est en réalité gouverner par elles.
Si l'homme avait commencé par penser au lieu d'agir, le cycle de son histoire serait clos depuis longtemps.
Le caractère et l'intelligence étant rarement réunis, il faut se résigner à choisir ses amis pour leur caractère et ses relations pour leur intelligence.
Vouloir retenir un amour qui meurt, c'est prétendre ralentir le cours des jours.
Les aristocraties ont pris des formes diverses : naissance, talent, fortune mais le monde ne s'en est jamais passé.
L'homme, confiné par la nature dans l'éphémère, rêve d'éternité. En élevant des temples et des statues, il se donne l'illusion de créer des choses que le temps n'altèrera pas.
Si l'athéisme se propageait, il deviendrait une religion aussi intolérante que les anciennes.
Il n'y a pas de société possible sans principe d'autorité, de même qu'il n'existe pas de fleuve sans rives pour l'endiguer.
Quelques années suffisent pour instruire un barbare. Il faut parfois des siècles pour l'éduquer.
Une civilisation avancée contient des résidus de toutes les étapes successivement franchies. L'homme des cavernes et les barbares du temps d'Attila y ont des représentants.
La valeur de l'homme ne se mesure pas au niveau de son instruction, mais à celui de son caractère.
La force du caractère, et non l'instruction, donne à l'homme une armature intérieure résistante. Privé de cette armature, il devient le jouet de toutes les circonstances.
On ne saurait juger des sentiments d'un être d'après sa conduite dans un cas déterminé. L'homme d'une circonstance n'est pas celui de toutes les circonstances.
Le droit ne commence qu'à dater du moment où on l'on détient la force pour le faire respecter.
Un peuple qui réclame sans cesse l'égalité est bien près d'accepter la servitude.
La femme ne pardonne pas à l'homme de deviner ce qu'elle pense à travers ce qu'elle dit.
Dès qu'on possède la force, on cesse d'invoquer la justice.
Il y a des vérités absolues dans le temps mais non dans l'éternité.
Le matérialisme a prétendu se substituer aux religions, mais aujourd'hui la matière est devenue aussi mystérieuse que les dieux qu'elle devait remplacer.