Si mes démons devaient me quitter, je crains que mes anges ne prennent à leur tour leur envol.
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Mrs Polson se retourna vers le tableau, sur lequel elle avait écrit une citation extraite de La Montagne magique de Thomas Mann : « Ce que nous nommons le deuil est peut-être moins le chagrin de ne pouvoir rappeler nos morts à nous que celui de ne pouvoir nous résoudre à le faire. »
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Ces hommes savent. Ces hommes-là sentent toutes les filles qui passent sur leur chemin, avec leur vernis à ongles rose et leurs socquettes, avec leurs livres de classe serrés contre leur poitrine. Ces hommes-là savent tendre le nez dans la brise et ils savent toujours quelles sont les filles qui courront dans la mauvaise direction, à tous les coups. Celles qui ne diront jamais rien à qui que ce soit, la honte serpentant dans leurs veines comme un fin fil bleu; elles seront juste surprises d'être encore en vie.
Les garçons sont toujours plus beaux en pleine activité, quand ils oublient la présence des filles. Suant durant un match de base-ball. Traversant un terrain de football américain en courant, ballon sous le bras.
Au drugstore, ces hommes se plantaient toute la journée devant les présentoirs des magazines, ils regardaient des pages et des pages de femmes qu'ils ne rencontreraient jamais, qu'ils ne toucheraient jamais, dont ils ne connaîtraient jamais ni le nom ni la voix : des femmes aplaties, unidimensionnelles, qui tripotaient leurs mamelons, en regardant dans le vide. Dans le néant qui se trouvait devant elles. Étalées, ces femmes n'étaient que des angles et des lignes, de la lumière sur de l'ombre et, quand je les regardais, je me souvenais toujours d'avoir lu au lycée, dans notre livre de sociologie, un texte sur une tribu primitive perdue, dont les membres ne voulaient pas laisser l'homme blanc les photographier, parce qu'ils pensaient que les caméras leur volaient leur âme.
Les larmes rendaient n'importe quelle excuse crédible.
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On pouvait vivre avec le chagrin s'il ne s'accompagne pas de regret.
Pourquoi avait-elle, jour après jour, à ce point l'impression de donner dans l'imposture.
Rien, absolument rien, ne rend la mort aussi croyable que d'être en situation de voir, de toucher le corps de l'être aimé.
Le Net était devenu, pour celles qui n'avaient plus leur mère, le principal filon des remèdes de bonne femme et autres conseils féminins.
Si les veuves devaient se vêtir de noir pendant au moins un an et se coiffer différemment, c'était afin d'être méconnaissable quand leur mari se lancerait à leur recherche.