Pour le virus, l'humanité entière se partage en trois groupes : les susceptibles, c'est-à-dire tous ceux qu'il pourrait encore contaminer ; les infectés, c'est-à-dire ceux qu'il a déjà contaminés ; et les rejetés, ceux qu'il ne peut plus contaminer.
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À la fin, tout ce que l’homme a construit sera réduit à une couche de poussière de moins d’un centimètre. Nous sommes tellement insignifiants. Seule la pensée de Dieu nous rend dignes.
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Un de mes amis a épousé une Japonaise. Ils vivent dans la région de Milan et ont une fillette de 5 ans. Pas plus tard qu’hier, mère et fille étaient au supermarché, et deux types se sont mis à hurler que tout était leur faute, qu’elles devaient retourner chez elles, en Chine. La peur nous pousse à agir bizarrement.
Or, le CoV-2 bénéficie de la chance des débutants. Il nous a surpris impréparés et vierges, sans anticorps ni vaccin. Il est trop nouveau pour nous. Traduite en modèle SIR, cette charge de nouveauté signifie que nous sommes tous Susceptibles. Voilà pourquoi nous devrons résister le temps nécessaire. Le seul vaccin dont nous disposons est une forme un peu désagréable de prudence.
Le psaume 90 renferme une invocation qui me revient souvent à l’esprit en ces heures : « Enseigne-nous à bien compter nos jours, afin que nous appliquions notre cœur à la sagesse. » Si elle me revient à l’esprit, c’est peut-être parce que, dans l’épidémie, nous n’arrêtons pas de compter. Nous comptons les malades et les guérisons, nous comptons les morts, nous comptons les hospitalisations et les matinées de classe perdues, nous comptons les milliards brûlés par les Bourses, les masques vendus et les heures qui nous séparent du résultat du test ; nous comptons les kilomètres qui nous éloignent du foyer de contagion et les chambres d’hôtel annulées, nous comptons nos liens, nos renoncements. Nous comptons et nous recomptons les jours, surtout les jours, les jours qui s’écouleront avant la fin de l’urgence.
En y repensant maintenant, il se sentait stupide, comme chaque fois qu'on pense au temps qu'on gaspille à souhaiter être ailleurs.
Dans la même œuvre
À un moment donné, les feuilles se recroquevillent, les branches s’affaissent et la plante devient une chose misérable. La vie l’a déjà abandonnée. Nos corps subissent le même processus quand l’âme les quitte.
Tout est malade dehors, disait-il. Tu ne le vois pas ? Tu ne vois pas que nous avons tout abîmé ?
Qui tue un animal adulte deviendra fou. Qui mange de la viande sera de couleur rouge ou rousse, une coccinelle ou un renard. Qui vole rampera. Qui tue un être humain renaîtra comme la plus abominable des créatures, voilà ce qu’affirmait Cesare. Puis il ajoutait : Priez notre Seigneur Dieu afin qu’il ait pitié de vous, demandez sans cesse son pardon.
Je vous ai regardés dormir un moment. Il est toujours miraculeux de regarder l’innocence dormir. Et, même si vous ne le croyez plus, vous êtes encore le miroir de cette innocence. Vous l’êtes encore, oui, même si vous avez maintenant du poil aux joues.
Quelle culpabilité atroce, pour un parent, que d’aimer un autre plus que son propre enfant ! Et quelle condamnation cruelle, pour ce fils, que de se savoir au deuxième rang dans le coeur de son père...