Le psaume 90 renferme une invocation qui me revient souvent à l’esprit en ces heures : « Enseigne-nous à bien compter nos jours, afin que nous appliquions notre cœur à la sagesse. » Si elle me revient à l’esprit, c’est peut-être parce que, dans l’épidémie, nous n’arrêtons pas de compter. Nous comptons les malades et les guérisons, nous comptons les morts, nous comptons les hospitalisations et les matinées de classe perdues, nous comptons les milliards brûlés par les Bourses, les masques vendus et les heures qui nous séparent du résultat du test ; nous comptons les kilomètres qui nous éloignent du foyer de contagion et les chambres d’hôtel annulées, nous comptons nos liens, nos renoncements. Nous comptons et nous recomptons les jours, surtout les jours, les jours qui s’écouleront avant la fin de l’urgence.

À lire aussi de Paolo Giordano

Le virus a révélé ce cercle vicieux, une boucle de méfiance qui se produit presque chaque fois que la science effleure notre quotidien. C'est de cette boucle, non des chiffres, que naît la panique. […] D'ailleurs, la panique est une invention circulaire du dieu Pan. Il arrivait au dieu de pousser des hurlements si forts que sa propre voix l'effrayait et qu'il partait en courant, terrifié par lui-même.
J’ai décidé d’employer ce vide à écrire. Pour tenir à distance les présages et trouver une meilleure façon de réfléchir à tout cela. L’écriture a parfois le pouvoir de se muer en un lest qui ancre au sol. Ce n’est pas tout : je ne veux pas passer à côté de ce que l’épidémie nous dévoile de nous-mêmes. Une fois la peur surmontée, les idées volatiles s’évanouiront en un instant – il en va toujours ainsi avec les maladies.
Je me suis autorisé un peu d’emphase, au début, en affirmant que ce qui arrive s’est déjà produit et se reproduira. Ce n’était pas une prophétie improvisée. Ce n’était même pas une prophétie. Je peux même ajouter à présent, impartialement, que ce qui se produit avec le Covid-19 arrivera de plus en plus souvent. Parce que la contagion est un symptôme. L’infection réside dans l’écologie.
Les formes d'attachement n'équivalent pas toutes à de la nostalgie.
Je ne veux pas passer à côté de ce que l’épidémie nous dévoile de nous-mêmes
Toutes les citations de Paolo Giordano →

Dans la même œuvre

J'ai décidé d'employer ce vide à écrire. Pour tenir à distance les présages et trouver une meilleure façon de réfléchir à tout cela. L'écriture a parfois le pouvoir de se muer en un lest qui ancre au sol. Ce n'est pas tout : je ne veux pas passer à côté de ce que l'épidémie nous dévoile de nous-mêmes. Une fois la peur surmontée, les idées volatiles s'évanouiront en un instant – il en va toujours ainsi avec les maladies.
Pour le virus, l'humanité entière se partage en trois groupes : les susceptibles, c'est-à-dire tous ceux qu'il pourrait encore contaminer ; les infectés, c'est-à-dire ceux qu'il a déjà contaminés ; et les rejetés, ceux qu'il ne peut plus contaminer.
La meilleure décision n'est pas celle que j'ai prise en fonction de mon intérêt exclusif. La meilleure décision est celle qui considère mon intérêt et en même temps celui de tous les autres. Bref, je regrette, mais ce sera pour plus tard.
Dans la contagion, nous sommes un organisme unique. Dans la contagion, nous redevenons une communauté.
Je cherche une formule concise, un slogan à mémoriser, et je le trouve dans un article de Science datant de 1972 : More is different : (Plus est différent).