La paix paraît un trésor étrange. Celui que nous négligeons quand nous en disposons et que nous regrettons, une fois perdu.
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L'homme lutte, se démène, navigue au rebours des éléments, se bat mais ne pratique pas cette activité si cartésienne, si moderne, si française : récriminer contre son sort, chercher des coupables à sa propre faillite, se défausser de ses responsabilités et barbouiller finalement un mur avec son petit pinceau pour expliquer au monde qu"il est interdit d'interdire
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Le zinc: établi où l'ivrogne broie son noir.
Entre l'envie et le regret, il y a un point qui s'appelle le présent.
Dans les palais, on doit murmurer : « Quand cela capte, cela les calme. » Connectez les populations, elles ne se rebiffent pas. À l'inverse, coupez le ouaib et voyez ce qui se passe. Les hommes ouvriront à nouveau Ravachol ou Bernanos, Homère ou Rimbaud et là… gare aux pouvoirs publics. Le ouaib est la nouvelle morphine : appelons cela la wifine.
L'énergie humaine se nourrit de changement.
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La « prospérité » et le « confort » : ce sont les horizons que prescrit un nouvel (et grisâtre) héros de notre temps, Mark Zuckerberg. L'inventeur de la version numérique de la flaque d'eau de Narcisse (Facebook, disent-ils) a brandi ces deux objectifs de vie lors de son discours, devant les étudiants d'Harvard. Il aurait fallu opposer l'analyse d'Hannah Arendt à ce grossiste en gadgets digitaux. Pour elle, chaque individu pouvait faire son usage du héros homérique.
Lorsque nous embarquons sur les fleuves homériques, résonnent des mots étranges, beaux comme des fleurs oubliées : gloire, courage, bravoure, fougue, destinée, force et honneur. Ils ne sont pas encore interdits par les agents de la novlangue managériale. Cela ne saurait tarder.
De nos mains, non de l'indolence, viendra la lumière (Iliade, XV, 741) dit Homère par la bouche de ses guerriers. À quelle place peuvent prétendre ces concepts incongrus dans une société du bien-être individuel et de la sûreté collective ? Sont-ils à jamais remisés dans les greniers des lunes ? « Les langues antiques sont langues mortes », entend-on ordinairement. Ces expressions aussi ? Pis que tous, l'un de ces mots paraît avoir été oublié au fond d'une strate archéologique : l'héroïsme. Dans les poèmes, il domine. L' Iliade et L'Odyssée sont les chants du dépassement.
Si l'ambition suprême est la mémoire collective, la hantise est l'oubli. Peu importe la mort, elle viendra. Peu importe la guerre, on ne la refuse pas. Peu importe le sacrifice : chacun l'accepte (Hélène en offre la plus noble illustration). Peu importe la souffrance physique, elle est le lot de tous. Ce que le grec redoute, c'est l'anonymat. Le naufrage dans les eaux de la mer, constitue la pire des fins. Car la mer vous aspire, jetant su votre corps un voile ineffable. L'héroïsme grec ne peut se satisfaire d'un effet de théâtre, il aspire à l'éternité du souvenir. Le coup d'éclat sans postérité resterait un pétard dans le néant.
Le culte du présentisme se situe à l'exact opposé du désir d'inscrire ses actes dans la longue durée. Le grec antique n'est pas l'homme de Zuckerberg. Il ne veut pas coller à l'écran du miroir comme l'insecte sur le pare-brise du présent. Les réseaux sociaux sont des entreprises de désagrégation automatique de la mémoire. Aussitôt postée, l'image est oubliée. Le nouveau Minotaure du World Wild Web a renversé le principe de l'impérissabilité. Gonglé de l'illusion d'apparaître, on se fait absorber par la matrice digitale, grand sac stomacal. Nul héros grec n'a besoin d'un site internet. Il préfère riposter que poster.