On a beau se dire qu'on fait des enfants pour qu'ils puissent s'envoler et être heureux, on ne veut que les retenir, être les seuls à leurs yeux, qu'ils ne coupent jamais le cordon, qu'ils aient encore besoin de nous.
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Je l'aime tant ma fille, je ne voudrais pas qu'elle s'en aille, je voudrais qu'elle soit là, à mes côtés, je voudrais qu'elle pleure à ma mort, qu'elle souffre, qu'elle parle de moi les larmes aux yeux, même des années après ma mort, qu'elle me regrette et qu'elle ouvre mes livres en soupirant de peine. Je suis l'incarnation de l'égoïsme et je m'en fiche. Je suis sa mère, bon sang. Elle me doit de me regretter. Sinon quoi ? Elle serait soulagée, indifférente comme moi j'ai été ? J'aurais donc vraiment tout raté ?
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Il faut me croire. De là où je vous parle, les mensonges et les faux-semblants ne servent à rien. Quand je regarde le fond de la mer, je vois des hommes et des femmes nager avec des dugongs et des cœlacanthes, je vois des rêves accrochés aux algues et des bébés dormir au creux des bénitiers. De là où je vous parle, ce pays ressemble à une poussière incandescente et je sais qu'il suffira d'un rien pour qu'il s'embrase.
Parfois, on aimerait savoir, n'est-ce pas, la nature exacte des paroles : leur poids sur les âmes, leur action insidieuse sur les pensées, leur durée de vie, si elles sucrent ou rendent amers les coeurs.
Il était une fois un pays qui avait construit des prisons pour enfants parce qu'il n'avait pas trouvé mieux que l'empêchement, l'éloignement, la privation, la restriction, l'enfermement et un tas de choses qui n'existent qu'entre des murs pour essayer de faire de ces enfants-là des adultes honnêtes, c'est-à-dire des gens qui filent droit…
J'ai un tel désir pour ce pays, un désir de tout prendre, tout avaler, gorgée de mer après gorgée de mer, bouchée de ciel après bouchée de ciel.
Dans la même œuvre
Je passe ma vie à chercher les mots justes, les mots qui ne veulent pas dire quelque chose d'autre, qu'on ne pourrait remplacer par un synonyme parce que sinon tous les mots finiraient par dire la même chose.
À côté d'eux, il y a une vieille dame avec un visage très doux. Parfois l'âge réussit cela, au lieu de creuser les traits, il les adoucit, les rides font des sourires aux yeux, la peau devient duveteuse et douce comme celle d'un bébé avec simplement les sillons en plus, les paupières se sont un peu affaissées sur les yeux mais juste assez pour effacer la dureté du regard.
Avec l'âge, je deviens superstitieuse. Je m'accroche, je me rassure des hasards, je me fabrique des gris-gris avec les heures qui passent, des porte-bonheur avec les matins bleus et je me dis que l'orage viendra laver les regrets.
J'avais trente ans à ce moment-là, et je pensais souvent à la mort aussi, comme une adolescente. Non pas que j'étais particulièrement malheureuse, non. Je trouvais l'idée de mourir jeune assez séduisante. Dire stop, avouer que l'avenir fait trop peur et que je n'ai pas trouvé la recette pour sautiller gaiement tous les jours. Je ne sais plus qui a dit que nous naissons tous en croyant à tort être ici sur terre pour être heureux.
Je ne sais plus qui a dit que nous naissons tous en croyant à tort être ici sur terre pour être heureux.