Il faut que je dise comment nous attendons des années pour qu'enfin il se passe quelque chose, qu'enfin la roue tourne, qu'enfin nous soyons boutés hors de la torpeur du quotidien et soudain, au détour d'un regard, dans la chimère d'une journée semblable à une autre, c'est là, maintenant, ici, ce que nous espérons depuis toujours : une autre vie à portée de main. Mais, bien souvent, à force de remplir nos vies, de jouer à être Dieu, de faire les cons, ce moment-là nous échappe et nous continuons sans nous douter une seconde que nous avons laissé, là, maintenant, ici, la chance de notre vie, l'homme de notre vie, la femme de notre vie.
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J'ai un tel désir pour ce pays, un désir de tout prendre, tout avaler, gorgée de mer après gorgée de mer, bouchée de ciel après bouchée de ciel.
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Je n'ai pas peur tandis que mes pieds frappent la terre, que je sens le vent salé et chaud me fouetter le visage, que j'entends la fureur derrière moi, non ce n'est pas comme avant quand tout se ratatinait en moi, quand je ne savais plus qui j'étais ni comment je m'appelais. Non, tandis que je rejoins l'océan, je n'ai plus peur. Je m'appelle Moïse, j'ai quinze ans et je suis vivant.
Je passe ma vie à chercher les mots justes, les mots qui ne veulent pas dire quelque chose d'autre, qu'on ne pourrait remplacer par un synonyme parce que sinon tous les mots finiraient par dire la même chose.
Ne t'endors pas, ne te repose pas, ne ferme pas les yeux, ce n'est pas terminé. Ils te cherchent. Tu entends ce bruit, on dirait le roulement des barriques vides, on dirait le tonnerre en janvier mais tu te trompes si tu crois que c'est ça. Écoute mon pays qui gronde, écoute la colère qui rampe et qui rappe jusqu'à nous. Tu entends cette musique, tu sens la braise contre ton visage balafré ? Ils viennent pour toi.
Il était une fois un pays qui avait construit des prisons pour enfants parce qu'il n'avait pas trouvé mieux que l'empêchement, l'éloignement, la privation, la restriction, l'enfermement et un tas de choses qui n'existent qu'entre des murs pour essayer de faire de ces enfants-là des adultes honnêtes, c'est-à-dire des gens qui filent droit…
Dans la même œuvre
C'est Mayotte ici et toi tu dis c'est la France. Va chier ! La France c'est comme ça ? En France tu vois des enfants traîner du matin au soir comme ça, toi ? En France il y a des kwassas qui arrivent par dizaines comme ça avec des gens qui débarquent sur les plages et certains sont déjà à demi morts ? En France il y a des gens qui vivent toute leur vie dans les bois ? En France les gens mettent des grilles de fer à leurs fenêtres comme ça ?
Je n'ai pas peur tandis que mes pieds frappent la terre, que je sens le vent salé et chaud me fouetter le visage, que j'entends la fureur derrière moi, non ce n'est pas comme avant quand tout se ratatinait en moi, quand je ne savais plus qui j'étais ni comment je m'appelais. Non, tandis que je rejoins l'océan, je n'ai plus peur. Je m'appelle Moïse, j'ai quinze ans et je suis vivant.
Il m'est arrivé d'espérer quand il y a eu ce petit Syrien échoué sur une plage turque. Je me suis dit que quelqu'un quelque part se souviendrait de cette île française et dirait qu'ici aussi les enfants meurent sur les plages. Je ne suis qu'un flic, moi, et j'en ai vu des petits corps baigné d'écume et j'en ai pris, comme ça, dans les mains, tout doucement. Parfois, quand j'apprends qu'un kwassa kwassa s'est échoué dans le lagon, je sens un poids dans mes mains, comme si les petits corps ne m'avaient jamais quitté.
Je n'en voulais plus de cette vie protégée, de cette vie de Blanc, de ces vêtements de Blanc, de cette musique blanche qui ne transporte nulle part et de ces livres qui parlent de roseaux et de saules. Je voulais transpirer une sueur d'homme noir, je voulais manger du piment et du manioc comme avant je mangeais des petits Lus et de la confiture, je voulais des tam-tams et des cris, je ne voulais plus être un muzundu, un étranger. Je voulais appartenir à un endroit, connaître mes vrais parents, avoir des cousins, des tantes et des oncles. je voulais parler une langue qui fait rouler les r et chuinter les s.
J'avais vingt-sept ans et nous n'étions que deux à être volontaires pour venir ici. Mayotte, c'est la France et ça n'intéresse personne. Les autres voulaient aller en Haïti, au Sri Lanka, au Bangladesh, en Indonésie, à Madagascar, en Éthiopie. Ils voulaient de la "vraie" misère, de la misère centenaire ancrée comme une mauvaise racine, des pays "où c'est chaud", des endroits où les tempêtes succèdent aux guerres, où les tremblements de terre suivent les sécheresses. Le nec plus ultra, celui qui en jette sur le CV, restait Gaza, le vrai Gaza en Palestine je veux dire, mais c'était réservé aux plus expérimentés.