J'avais trente ans à ce moment-là, et je pensais souvent à la mort aussi, comme une adolescente. Non pas que j'étais particulièrement malheureuse, non. Je trouvais l'idée de mourir jeune assez séduisante. Dire stop, avouer que l'avenir fait trop peur et que je n'ai pas trouvé la recette pour sautiller gaiement tous les jours. Je ne sais plus qui a dit que nous naissons tous en croyant à tort être ici sur terre pour être heureux.

À lire aussi de Nathacha Appanah

Il y a tant d'enfants ici, tant de femmes enceintes, tous ces bébés dans tous ces bras, pourquoi pas dans les miens? Tous ces bébés nés sans même qu'on les désire, alors que moi, je prie, je supplie.
Je n'en voulais plus de cette vie protégée, de cette vie de Blanc, de ces vêtements de Blanc, de cette musique blanche qui ne transporte nulle part et de ces livres qui parlent de roseaux et de saules. Je voulais transpirer une sueur d'homme noir, je voulais manger du piment et du manioc comme avant je mangeais des petits Lus et de la confiture, je voulais des tam-tams et des cris, je ne voulais plus être un muzundu, un étranger. Je voulais appartenir à un endroit, connaître mes vrais parents, avoir des cousins, des tantes et des oncles. je voulais parler une langue qui fait rouler les r et chuinter les s.
Je suis parfois à deux doigts de lui dire que l'on passe sa vie à chercher la liberté et qu'on n'a de cesse, comme elle avec ce mariage, de s'enfermer. Qu'elle se trompe si elle croit qu'une alliance au doigt la rendra plus sage, plus intelligente, plus constante. Mais j'ai appris que l'expérience des autres n'a jamais servi à rien. D'ailleurs, on se demande bien si on apprend de sa propre expérience.
J'avais vingt-sept ans et nous n'étions que deux à être volontaires pour venir ici. Mayotte, c'est la France et ça n'intéresse personne. Les autres voulaient aller en Haïti, au Sri Lanka, au Bangladesh, en Indonésie, à Madagascar, en Éthiopie. Ils voulaient de la "vraie" misère, de la misère centenaire ancrée comme une mauvaise racine, des pays "où c'est chaud", des endroits où les tempêtes succèdent aux guerres, où les tremblements de terre suivent les sécheresses. Le nec plus ultra, celui qui en jette sur le CV, restait Gaza, le vrai Gaza en Palestine je veux dire, mais c'était réservé aux plus expérimentés.
Parfois, on aimerait savoir, n'est-ce pas, la nature exacte des paroles : leur poids sur les âmes, leur action insidieuse sur les pensées, leur durée de vie, si elles sucrent ou rendent amers les coeurs.
Toutes les citations de Nathacha Appanah →

Dans la même œuvre

Je passe ma vie à chercher les mots justes, les mots qui ne veulent pas dire quelque chose d'autre, qu'on ne pourrait remplacer par un synonyme parce que sinon tous les mots finiraient par dire la même chose.
À côté d'eux, il y a une vieille dame avec un visage très doux. Parfois l'âge réussit cela, au lieu de creuser les traits, il les adoucit, les rides font des sourires aux yeux, la peau devient duveteuse et douce comme celle d'un bébé avec simplement les sillons en plus, les paupières se sont un peu affaissées sur les yeux mais juste assez pour effacer la dureté du regard.
Avec l'âge, je deviens superstitieuse. Je m'accroche, je me rassure des hasards, je me fabrique des gris-gris avec les heures qui passent, des porte-bonheur avec les matins bleus et je me dis que l'orage viendra laver les regrets.
Je ne sais plus qui a dit que nous naissons tous en croyant à tort être ici sur terre pour être heureux.
On a beau se dire qu'on fait des enfants pour qu'ils puissent s'envoler et être heureux, on ne veut que les retenir, être les seuls à leurs yeux, qu'ils ne coupent jamais le cordon, qu'ils aient encore besoin de nous.