On ne peut espérer aucune continuité dans l'existence.
Le langage ne traduit que l'empêchement de s'exprimer.
On ne peut pas juger, enfant, de l'âge d'un professeur, ils paraissent tous vieux.
Pourquoi suis-je attachée à ce livre et pas elle ? Parce que moi je connais sa valeur dans le temps. Je connais l'extension du livre. Le livre est passé et avenir. (…) Le livre est déjà cruel, il est déjà perte, déjà il raconte un monde envolé. Chaque jour il me blessera davantage. Chaque jour, il me dira que nous ne sommes plus.
Lucette était laide, timide, coiffée par une raie centrale et deux barrettes de pauvre, sa voix était rêche. (…)
Qui l'eût dit ? Qui eût dit au temps des boulettes de papier, des mains rougeaudes, qu'une femme allait surgir de cette désespérance ?
Il en va de la pensée et des sentiments comme de l'ADN. Cette chaîne qui est supposée nous définir en propre et dont les revues nous dessinent volontiers le curieux collier. Les êtres qui nous touchent sont autant d'éléments constitutifs et nous renvoient à d'autres, qui nous renvoient à d'autres, fictifs, réels, aperçus ou aimés la vie durant.
Alta sourit de joie, de toutes ses dents ou plutôt de toutes ses « non-dents ». Car c'est sur ce sujet que je veux écrire : le sourire fabuleux, bouleversant de l'édentée. (…) Il y a dans ce sourire si éphémère, si court dans le temps, une telle fragilité, une si grande indifférence à la séduction, une telle offrande de soi dans sa misère, dans son inaccomplissement, une telle grâce en somme. Rien ne dit autant le peu, le reste, le fugitif que l'éclat déraisonnable de cette couronne chaotique.
Quelle chance d'avoir connu ce public. Quel bonheur d'avoir connu ce temps béni de la non-participation. Un temps où il n'était question que de recevoir, en toute simplicité et en toute honnêteté – peut-être la plus noble attitude – un temps où il ne s'agissait pas de s'exprimer, de prouver, d'être un soi bruyant et apparent. Où que nous allions aujourd'hui, me dis-je, les gens applaudissent sur la dernière note. Aucun silence. Pas une seconde de retrait. Vite, applaudir. Vite, se manifester, vite en être, en dire, énoncer à tue-tête son si important verdict. Et chacun (…) d'être si fier d'appartenir à cette ignoble communauté, l'ignoble et nouvelle communauté du public averti, intelligent, les « haut de gamme » de l'humanité, (…), ceux qui en sont et qui savent, qui ont leurs élus et leurs damnés.
Dès qu'on met le pied sur terre, il faut renoncer à toute idée de permanence.
Récemment, je l'ai entendu reprendre à son compte « Les astres inclinent mais ne prédestinent pas. » Mon père raffolait de la formule, je l'avais oublié, il y rajoutait de façon quasi menaçante le nom de Ptolémée.
Odile m'a dit, tu ne t'habilles pas maman, tu te couvres de textile.
Deux êtres vivent côte à côte et leur imagination les éloigne chaque jour de façon de plus définitive. Les femmes se construisent, à l’intérieur d’elles-mêmes, des palais enchantés. Vous y êtes momifié quelque part mais vous n’en savez rien.
Je voudrais que la vie avance et que tout soit effacé au fur et à mesure.
Se faire comprendre est une chose impossible. Particulièrement dans le cadre matrimonial où tout vire au tribunal criminel.
Les femmes sont séduites par les hommes effroyables, parce que les hommes effroyables se présentent masqués comme au bal. Ils arrivent avec des mandolines et des costumes de fête.
Quand on a un homme dans sa vie, on s’interroge sur des choses idiotes, la tenue du rouge à lèvres, la forme du soutien-gorge, la couleur des cheveux. Ça occupe le temps. C’est gai.
Finalement, je préfère les gens qui ne remarquent rien. On apprend à être seule. On s'organise très bien. On n'a pas à s'expliquer.
Nous vivons dans l'illusion de la répétition, comme le jour qui se lève et se couche. Nous nous levons et nous couchons, croyant répéter le même geste, mais c'est faux.
Je suis une femme qui n’aime pas les photos (je n’en prends jamais), qui n’aime aucune image, gaie ou triste, susceptible de réveiller une émotion. Les émotions sont effrayantes. Je voudrais que la vie avance et que tout soit effacé au fur et à mesure.
Être heureux, c’est une disposition. Tu ne peux pas être heureux en amour si tu n’as pas une disposition à être heureux.
Tu ne peux pas être heureux en amour si tu n’as pas une disposition à être heureux.
Quand on rencontre quelqu’un, on ne s’intéresse pas à son état civil. Ni à sa condition sentimentale. Les sentiments sont changeants et mortels. Comme toutes les choses sur terre. Les bêtes meurent. Les plantes. D’une année à l’autre, les cours d’eau ne sont pas les mêmes. Rien ne dure.
Les poètes n’ont pas le sens du temps. Ces gens vous attirent dans des mélancolies inutiles.
Quarante-neuf ans. Tu trouves que c’est un âge pour développer des ambitions d’épanouissement, passion amoureuse et autres imbécillités ?
On ne se sent pas jeune à trente ans.
Œuvres de Yasmina Reza