Auteur

Robert Musil

Un homme bon rend bon tout ce qu'il touche, quoi que les autres puissent tenter contre lui: dans l'instant où leur geste entre dans son domaine, il est par lui modifié!
Un homme bon ne rend nullement le monde bon, il n'a aucun effet sur le monde: simplement, il s'en isole!
Je ne sais si vous avez déjà vécu, si vous êtes capable de vivre cette expérience: entre deux êtres qui atteignent une certaine altitude d'émotion, le mensonge devient impossible au point d'exclure toute conversation!
Notre vie est très simple. Elle ne devient d'une complexité insurmontable que lorsqu'on pense à soi; dès l'instant où l'on ne pense plus à soi, mais où on se demande comment aider autrui, elle devient parfaitement simple!
Ce qui distingue un homme sain d'un aliéné, c'est précisément que l'homme sain a toutes les maladies mentales, et que l'aliéné n'en a qu'une!
Quoiqu'on doive aimer le prochain comme soi-même, et que parfois on l'aime à ce point, cela demeure toujours une duperie, et une duperie de soi-même, parce qu'il est impossible d'éprouver sa douleur s'il a mal à la tête ou à un doigt.
Il est absolument intolérable de ne pouvoir participer réellement à l'être qu'on aime, et c'est aussi absolument simple. Le monde est ainsi fait.
Nous portons notre peau de bête avec les poils à l'intérieur et nous ne pouvons pas l'arracher.
On aime quelqu'un en dépit de tout ou à cause de rien; ou bien le tout est une imagination, ou bien cette imagination est un tout comme en est un ce monde où il n'est pas un passereau qui tombe du toit à l'insu de celui qui voit tout.
Agir sans réfléchir, car un homme ne va jamais aussi loin que lorsqu'il ne sait pas où il va.
Il était aussi heureux qu'un homme peut l'être, car un homme n'est jamais aussi heureux que lorsqu'il réussit à se comporter comme il l'avait souhaité dans son adolescence.
Tu m'accorderas, commença-t-elle enfin sur un ton à la fois timide et entêté, que les crimes vraiment grands ne viennent pas de ce qu'on les commet, mais de ce qu'on les laisse faire!
La vie offre autant d'occasions de fortifier la volonté que de l'affaiblir. On ne doit jamais fuir les difficultés, mais essayer toujours de les dominer! dit l'inconnu en essuyant, pour mieux voir, ses verres de lunette embués.
Il dit enfin: «On ne peut sans doute aider que ceux dont a vécu soi-même la souffrance».
Il semble que les hommes qui ne font pas beaucoup de bien soient seuls en mesure de garder leur bonté!
Quand tu regrettes quelque chose, tu peux trouver dans l'acte même du regret la force de faire quelque chose de bien dont tu n'aurais pas été capable autrement.
Ce n'est jamais ce qu'on fait qui est décisif, mais toujours ce qu'on fait après!
Je crois que toutes les prescriptions de notre morale sont des concessions à une société de sauvages.
Si tu retires de notre vie ce qui est sans équivoque, il ne reste plus qu'une bergerie sans loup.
Quand l'amoureux retrouve son sang-froid: il voit alors «toute la vérité», mais quelque chose de plus vaste a été détruit, et la vérité n'est plus qu'un reste recousu tant bien que mal.
Quand une épingle tombe sur le parquet dans une chambre vide, le bruit en semble disproportionné, démesuré: il en va de même quand le vide règne entre les êtres. On ne sait plus si l'on crie ou si plane un silence de mort.
Jamais un homme ne se juge absolument lâche: quand quelque chose l'effraie, il se sauve juste assez loin pour se retrouver héros!
Dieu a prudemment agi en s'arrangeant pour qu'un éléphant donne toujours un éléphant, et un chat un chat: d'un philosophe, il naît un perroquet et un contre-philosophe.
Comme il arrive souvent quand une pensée gagne en exactitude, la réflexion, si elle renonce à certaines réponses erronées, renonce aussi à quelques questions plus profondes.
Les plus grandes vilenies d'aujourd'hui ne proviennent pas de ce qu'on les fait, mais de ce qu'on les laisse faire. Elles se développent dans le vide.

Œuvres de Robert Musil

L'Homme sans qualités (1933)L'Homme sans qualités (1933), Tome 1Les désarrois de l'élève Törless (1906)