Si les institutions se fient aux experts, elles ne se fient pas autant à nous autres citoyens, à notre résistance émotive. Les experts n’ont pas non plus une grande confiance en nous, ils nous parlent d’une façon trop simple, que nous jugeons suspecte. Quant aux institutions, nous les soupçonnions déjà avant et nous continuerons de les soupçonner ensuite. Voilà pourquoi nous souhaiterions nous rapprocher des experts, mais nous les voyons vaciller. Dans l’incertitude, nous finissons par adopter des comportements encore pires, attirant la méfiance sur nous.
Le virus a révélé ce cercle vicieux, une boucle de méfiance qui se produit presque chaque fois que la science effleure notre quotidien. C’est de cette boucle, non des chiffres, que naît la panique.
Tandis que l’épidémie progresse, se rapprochant des 100 000 contagions, j’assiste à l’effritement de mon calendrier. Le mois de mars ne sera pas conforme aux prévisions. Nous verrons ce qu’il en sera d’avril. C’est une sensation étrange de perte de contrôle, je n’y suis pas habitué, mais je ne m’y oppose pas non plus. Il n’y a pas un seul de ces rendez-vous qui ne puisse être reporté ou annulé sans regrets. Nous faisons face à quelque chose de plus grand qui mérite notre attention et notre respect. Qui exige tous les sacrifices et toute la responsabilité dont nous sommes capables.
Cette crise est en étroite relation avec le temps. Avec notre façon d’organiser, de tordre, de subir le temps. Nous sommes à la merci d’une force microscopique qui a l’arrogance de prendre des décisions à notre place. Nous nous retrouvons comprimés et rageurs, comme prisonniers d’un embouteillage, mais sans qu’il y ait personne autour de nous.
e temps de l’anomalie est venu, nous devons apprendre à vivre dans cette anomalie, à trouver des raisons de l’accueillir qui ne soient pas uniquement la peur de mourir. Il est peut-être vrai que les virus sont privés d’intelligence, cependant ils sont en cela plus habiles que nous : ils ont la capacité de muter rapidement, de s’adapter. Nous avons intérêt à en prendre de la graine (…).
Le psaume 90 renferme une invocation qui me revient souvent à l’esprit en ces heures : « Enseigne-nous à bien compter nos jours, afin que nous appliquions notre cœur à la sagesse. »
Si elle me revient à l’esprit, c’est peut-être parce que, dans l’épidémie, nous n’arrêtons pas de compter. Nous comptons les malades et les guérisons, nous comptons les morts, nous comptons les hospitalisations et les matinées de classe perdues, nous comptons les milliards brûlés par les Bourses, les masques vendus et les heures qui nous séparent du résultat du test ; nous comptons les kilomètres qui nous éloignent du foyer de contagion et les chambres d’hôtel annulées, nous comptons nos liens, nos renoncements. Nous comptons et nous recomptons les jours, surtout les jours, les jours qui s’écouleront avant la fin de l’urgence.
Le psaume 90 renferme une invocation qui me revient souvent à l’esprit en ces heures : « Enseigne-nous à bien compter nos jours, afin que nous appliquions notre cœur à la sagesse. » J’ai toutefois l’impression que le psaume nous suggère une autre attitude : enseigne-nous à bien compter nos jours pour que nous donnions de la valeur à nos jours. A tous, y compris à ceux qui nous apparaissent seulement comme un intervalle pénible.
Nous pouvons nous dire que le Covid-19 est un accident isolé, une disgrâce ou un fléau, crier que c’est entièrement leur faute. Rien ne nous en empêche. Ou alors, nous pouvons nous efforcer d’attribuer un sens à la contagion. Faire un meilleur usage de ce laps de temps, nous en servir pour méditer ce que la normalité nous empêche de méditer : comment nous en sommes arrivés là, comment nous aimerions reprendre le cours de notre vie.
Compter les jours. Appliquer notre cœur à la sagesse. Ne pas permettre que toute cette souffrance passe en vain.
Il l'avait appris : les choix se font en l'espace de quelques secondes et se paient le reste du temps.
Cette pensée l’effleurait surtout le soir, dans l’entrelacement chaotique d’images qui précède le sommeil, quand l’esprit est trop faible pour se raconter des mensonges.
On ne voyait pas à deux mètres. Il n'y avait que du blanc, dessus, dessous, de côté. On avait l'impression d'être enveloppé dans un drap. C'est l'exact contraire de l'obscurité, mais c'était tout aussi effrayant.
L'amour de ceux que nous n'aimons pas se dépose à la surface de nos pensées et s'évapore en toute hâte.
Avec le temps, il s'était persuadé qu'il ne savait rien faire en dehors de son élément, des ensembles ordonnés et transfinis des mathématiques. En vieillissant, les individus acquéraient généralement de l'assurance ; lui, il en perdait, comme si la sienne constituait une réserve limitée.
On peut tomber malade d'un souvenir ; elle, elle était tombée malade de cet après-midi-là, dans la voiture, devant le parc, quand elle avait placé son visage devant le sien pour lui ôter de la vue ce lieu d'horreur.
Ils s'étaient construit une amitié bancale et asymétrique, composée de longues absences et de grands silences, un espace vide et propre où ils avaient tout loisir de reprendre haleine quand les murs du lycée se rétrécissaient au point de les étouffer.
Les nombres premiers ne sont divisibles que par 1 et par eux mêmes. Ils occupent leur place dans la série infinie des nombres naturels, écrasés comme les autres entre deux semblables, mais à un pas de distance. Ce sont des nombres soupçonneux et solitaires.
Ils vivaient la lente et invisible compénétration de leurs univers, tels deux astres qui gravitent autour d’un axe commun, dans des orbites de plus en plus étroites, et dont le destin évident consiste à coalescer quelque part dans l’espace et le temps.
En y repensant maintenant, il se sentait stupide, comme chaque fois qu'on pense au temps qu'on gaspille à souhaiter être ailleurs.
À un moment donné, les feuilles se recroquevillent, les branches s’affaissent et la plante devient une chose misérable. La vie l’a déjà abandonnée. Nos corps subissent le même processus quand l’âme les quitte.
Tout est malade dehors, disait-il. Tu ne le vois pas ? Tu ne vois pas que nous avons tout abîmé ?
Qui tue un animal adulte deviendra fou. Qui mange de la viande sera de couleur rouge ou rousse, une coccinelle ou un renard. Qui vole rampera. Qui tue un être humain renaîtra comme la plus abominable des créatures, voilà ce qu’affirmait Cesare. Puis il ajoutait : Priez notre Seigneur Dieu afin qu’il ait pitié de vous, demandez sans cesse son pardon.
Je vous ai regardés dormir un moment. Il est toujours miraculeux de regarder l’innocence dormir. Et, même si vous ne le croyez plus, vous êtes encore le miroir de cette innocence. Vous l’êtes encore, oui, même si vous avez maintenant du poil aux joues.
Quelle culpabilité atroce, pour un parent, que d’aimer un autre plus que son propre enfant ! Et quelle condamnation cruelle, pour ce fils, que de se savoir au deuxième rang dans le coeur de son père...
À la fin, tout ce que l’homme a construit sera réduit à une couche de poussière de moins d’un centimètre. Nous sommes tellement insignifiants. Seule la pensée de Dieu nous rend dignes.
Un soldat ne cesse jamais d’être un soldat. À l’âge de trente ans, le lieutenant en est arrivé à considérer l’uniforme comme un accident inévitable, une maladie chronique du destin, évidente mais indolore. La contradiction la plus significative de sa vie a fini par se muer en cet unique élément de continuité.
Œuvres de Paolo Giordano