Nous pouvons nous dire que le Covid-19 est un accident isolé, une disgrâce ou un fléau, crier que c’est entièrement leur faute. Rien ne nous en empêche. Ou alors, nous pouvons nous efforcer d’attribuer un sens à la contagion. Faire un meilleur usage de ce laps de temps, nous en servir pour méditer ce que la normalité nous empêche de méditer : comment nous en sommes arrivés là, comment nous aimerions reprendre le cours de notre vie. Compter les jours. Appliquer notre cœur à la sagesse. Ne pas permettre que toute cette souffrance passe en vain.
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Avec le temps, il s'était persuadé qu'il ne savait rien faire en dehors de son élément, des ensembles ordonnés et transfinis des mathématiques. En vieillissant, les individus acquéraient généralement de l'assurance ; lui, il en perdait, comme si la sienne constituait une réserve limitée.
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Le virus a révélé ce cercle vicieux, une boucle de méfiance qui se produit presque chaque fois que la science effleure notre quotidien. C'est de cette boucle, non des chiffres, que naît la panique. […] D'ailleurs, la panique est une invention circulaire du dieu Pan. Il arrivait au dieu de pousser des hurlements si forts que sa propre voix l'effrayait et qu'il partait en courant, terrifié par lui-même.
Lors d’une épidémie, les Susceptibles doivent se protéger également pour protéger les autres. Les Susceptibles constituent aussi un cordon sanitaire. Ainsi, dans la contagion, ce que nous faisons ou nous abstenons de faire ne nous concerne plus exclusivement. C’est une chose que j’aimerais ne pas oublier, y compris quand tout sera terminé.
Avant d’être des urgences médicales, les épidémies sont des urgences mathématiques. Car les mathématiques ne sont pas vraiment la science des nombres, elles sont la science des relations : elles décrivent les liens et les échanges entre différentes entités en s’efforçant d’oublier de quoi ces entités sont faites, en les rendant abstraites sous forme de lettres, de fonctions, de vecteurs, de points et de surfaces. La contagion est une infection de notre réseau de relations.
La contagion est donc une invitation à réfléchir. La quarantaine en offre l’occasion. Réfléchir à quoi ? Au fait que nous n’appartenons pas seulement à la communauté humaine. Nous sommes l’espèce la plus envahissante d’un fragile et superbe écosystème.
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Il y avait eu cet épisode, et il y en avait eu de nombreux autres, qu'elle avait oubliés, car l'amour de ceux que nous n'aimons pas se dépose à la surface de nos pensées et s'évapore en toute hâte.
On peut tomber malade d'un souvenir elle, elle était tombée malade de cet après-midi-là, dans la voiture, devant le parc, quand elle avait placé son visage devant le sien pour lui ôter de la vue ce lieu d'horreur.
L'idée de pouvoir maigrir au point de devenir invisible lui provoqua un agréable serrement d'estomac.
Car ils étaient unis par un fil... qui ne pouvait exister qu'entre deux individus de leur espèce, deux individus qui avaient reconnu leur solitude dans celle de l'autre.
Il l'avait appris : les choix se font en l'espace de quelques secondes et se paient le reste du temps.