Auteur

Michael Ondaatje

Elle avait toujours voulu des mots. Elle les aimait, ils l'aidaient à grandir. Les mots lui donnaient lucidité, raison et forme. Moi qui croyais que les mots gauchissaient les émotions comme les bâtons dans l'eau.
Le problème avec le cinéma, c'est l'argent, mais aussi le nombre de gens qui travaillent avec vous. Cent, deux cents parfois. Tandis qu'un livre, c'est un carnet, un stylo, la liberté.
Ma fiction est, d'une certaine façon, plus réelle que la réalité.
Le problème, c'est que les hommes, avec la sorte de pouvoir que donnent l'argent et le savoir, s'attribuent l'univers.
Il avait onze ans quand, ce soir-là, aussi neuf au monde qu'il pouvait l'être, il monta à bord du premier et unique navire de sa vie. On aurait dit qu'une ville s'était greffée à la côte, plus éclairée que n'importe quelle cité ou n'importe quel village. Il gravit la passerelle, le regard fixé sur le parcours de ses pieds — rien devant lui n'existait —, et il continua jusqu'à ce qu'il se retrouve face à la mer et au port plongés dans le noir. Dans le lointain se dessinaient les silhouettes d'autres bateaux dont les lumières s'allumaient. Seul, il respira toutes les odeurs, puis revint vers le bruit et la foule tournée vers la terre.
A bord de l'Oronsay, cependant, nous avions la chance d'échapper à tout ordre. Et je me réinventais au sein de ce monde apparemment imaginaire peuplé de démanteleurs de bateaux et de tailleurs, de passagers adultes qui, durant les festivités du soir, titubaient sous d'énormes masques de têtes d'animaux, tandis que certaines des femmes, à peine vêtues, dansaient, et que l'orchestre, Mr Mazappa au piano, jouait sur l'estrade, tous ses membres habillés de costumes exactement de la même prune.
En quittant la cabine d'Emily (et une telle intimité ne se renouvellerait pas), je savais que je serais toujours lié à elle par quelque rivière souterraine, ou filon de charbon ou d'argent — disons d'argent, car elle a toujours beaucoup compté pour moi. En mer Rouge, je suis sans doute tombé amoureux d'elle. Même si, quand je me suis arraché à elle, le magnétisme, quel qu'il soit, avait perdu sa force. Combien de temps suis-je resté avec Emily dans ce qui m'avait paru un lit haut comme le ciel ? Quand nous nous étions revus, nous n'en avons pas reparlé. Elle ne se souvient peut-être même pas quel poids de chagrin elle m'a ôté ou a tenu, ni pendant combien de temps. Je n'avais jamais connu pareille étreinte, pareille odeur d'un bras émergeant du sommeil. Je n'avais jamais pleuré à côté de quelqu'un qui, aussi, m'excitait d'une manière mystérieuse. Pendant qu'elle baissait les yeux sur moi, il devait y avoir chez elle une certaine compréhension, ainsi que dans ses petits gestes pleins d'attention.
« Il faut que tu partes, maintenant », dit-elle, et elle se leva, se dirigea vers la salle de bains puis ferma la porte derrière elle.
Pleurer fait perdre plus d'énergie que toute autre activité.
Le désert ne pouvait être ni revendiqué ni possédé : c'était une pièce de drap emportée par les vents, que jamais les pierres n'avaient su retenir.
Les moments avant de s'endormir sont ceux où elle se sent le plus en vie, elle saute par-dessus les fragments de la journée, emportant au lit chaque instant, comme l'enfant y emporte livres de classe et crayons.
On ne trouve Dieu que dans le désert.
La bouche révèle le manque de confiance en soi, la suffisance, ou tout autre nuance de caractère. Pour lui, elle est ce qu'un visage a de plus complexe. Il n'est jamais sûr de ce qu'un oeil révèle. Mais il peut lire la façon dont la bouche peut s'assombrir jusqu'à la dureté, suggérer la tendresse.
Il n'y a que les riches qui ne puissent pas s'offrir le luxe d'être malins. Ils sont compromis. Ils se sont laissé enfermer dans leurs privilèges depuis de longues années. Ils doivent protéger ce qui leur appartient.
Personne n'est plus méchant que les riches. Tu peux me faire confiance. Ils doivent se conformer aux usages de leur monde civilisé de merde. Ils déclarent la guerre, ils ont leur honneur, ils ne peuvent pas partir.
Une histoire d'amour, ce ne sont pas des êtres qui perdent leurs coeurs mais plutôt des êtres qui découvrent cet habitant acariâtre qui, lorsqu'on se heurte à lui, laisse à entendre que le corps ne saurait tromper qui que ce soit, ni quoi que ce soit : ni la sagesse du sommeil, ni l'habitude des courbettes. C'est une destruction de l'être et du passé.
Elle avait toujours voulu des mots. Elle les aimait, ils l'aidaient à grandir. Les mots lui donnaient lucidité, raison et forme.Moi qui croyais que les mots gauchissaient les émotions comme les bâtons dans l'eau.
Méfie-toi de la tristesse. La tristesse est très proche de la haine. Permets-moi de te le dire. J'ai appris ça. Si tu avales le poison de quelqu'un dans l'espoir de le guérir, en le partageant avec lui, tu ne feras que le garder en toi.
Se reposer, c'était accueillir sans jugement tout ce qu'offrait le monde. Un bain dans la mer, l'amour avec un soldat qui jamais ne connaîtrait votre nom. Tendresse à l'égard de l'inconnu, de l'anonyme, qui est tendresse pour soi-même.
L'amour est si petit qu'il peut se déchirer en passant par le chas d'une aiguille.
Il n'y a que les riches qui ne puissent pas s'offrir le luxe d'être malins. Ils sont compromis. Ils se sont laissé enfermer dans leurs privilèges depuis de longues années.
Elle commença le récit, sachant déjà qu'elle émergerait plus tard de ce livre avec l'impression d'une plongée dans la vie des autres êtres, dans des intrigues qui remontaient jusqu'à vingt ans en arrière ; son corps serait rempli de phrases et d'instants, comme si elle s'éveillait, lourde de rêves dont elle ne pouvait se souvenir.
Se reposer, c'était accueillir sans jugement tout ce qu'offrait le monde.
Ne tremble pas, il faut que tu sois pour moi un lit immobile, laisse-moi me pelotonner comme si tu étais un bon grand-père que je pouvais serrer dans mes bras. Je l'aime, le mot pelotonner, un mot si lent, qu'on ne saurait le bousculer...
Elle commença le récit, sachant déjà qu'elle émergerait plus tard de ce livre avec l'impression d'une plongée dans la vie des autres êtres, dans des intrigues qui remontaient jusqu'à vingt ans en arrière ; son corps serait rempli de phrases et d'instants, comme si elle s'éveillait, lourde de rêves dont elle ne pouvait se souvenir.

Œuvres de Michael Ondaatje

Interview dans Le Monde, 7 septembre 2012.L'Homme flambé (1992) scénario du film à succès Le Patient anglais.La Table des autres (2012)Le Patient anglais (1997)