Mais l'important dans la vie n'est pas ce qu'on aime, reprit-il d'un ton compétent, péremptoire et presque tranchant, c'est d'aimer.
Les châtiments on croit les éviter, parce qu'on fait attention aux voitures en traversant, qu'on évite les dangers. Mais il en est d'internes. L'accident vient du côté auquel on ne songeait pas, du dedans, du coeur.
Nous savons tous, quand nous n'aimons plus, que l'oubli, même le souvenir vague ne causent pas tant de souffrances que l'amour malheureux.
On n'est pas très difficile ni très bon juge sur ce dont on ne se soucie point. L'amabilité d'un être que nous n'aimons plus et qui semble encore excessive à notre indifférence eût peut-être été bien loin de suffire à notre amour.
Je compris combien il est compréhensible que les gens aisément refusent la fortune et risquent la mort, alors qu'on se figure que l'intérêt et la peur de mourir mènent le monde.
Nos propres erreurs et nos propres ridicules ayant rarement pour effet de nous rendre, même quand nous les avons percés à jour, plus indulgents à ceux des autres.
On cherche à retrouver dans les choses, devenues par là précieuses, le reflet que notre âme a projeté sur elles.
La réalité ne se forme que dans la mémoire, les fleurs qu'on me montre aujourd'hui pour la première fois ne me semblent pas de vraies fleurs.
Théoriquement, on sait que la terre tourne, mais en fait on ne s'en aperçoit pas; le sol sur lequel on marche semble ne pas bouger et on vit tranquille. Il en est ainsi du temps dans la vie.
La meilleure part de notre mémoire est hors de nous, dans un souffle pluvieux, dans l'odeur de renfermé d'une chambre ou dans l'odeur d'une première flambée.
Il me fallait tâcher d'interpréter les sensations comme les signes d'autant de lois et d'idées, en essayant de faire sortir de la pénombre ce que j'avais senti, de le convertir en un équivalent spirituel.
Le style, pour l'écrivain, aussi bien que pour le peintre, est une question non de technique, mais de vision. Il est la révélation de la différence qualitative qu'il y a dans la façon dont nous apparaît le monde.
J'omets tout détail, tout fait, je ne m'attache qu'à ce qui me semble déceler quelque loi générale.
Il faut toujours supposer que les pactes sont faits entre l'intelligence du poète et sa sensibilité et qu'il les ignore lui-même, qu'il en est le jouet. C'est plus intéressant et c'est plus profond.
Quelqu'un qui n'aurait jamais vu la mer et à qui on raconterait ses impressions pourrait supposer que c'est la même chose que des montagnes russes. Quelqu'un qui ne sent pas la poésie, et qui n'est pas touché par la vérité, n'a jamais lu Baudelaire.
Il ne suffit plus de rêver sa vie mais qu'il faut la vivre.
En réalité, comme il arrive pour les âmes des trépassés dans certaines légendes populaires, chaque heure de notre vie, aussitôt morte, s'incarne et se cache en quelque objet matériel.
Le véritable bourrage de crâne, on se le fait à soi-même par l'espérance, qui est une forme de l'instinct de conservation d'une nation, si l'on est vraiment membre vivant de cette nation.
Bien souvent, pour que nous découvrions que nous sommes amoureux, peut-être même pour que nous le devenions, il faut qu'arrive le jour de la séparation.
Comme la souffrance va plus loin en psychologie que la psychologie !
Il en est ainsi de notre passé. C'est peine perdue que nous cherchions à l'évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles.
Il n'y a rien de plus agréable que de se donner de l'ennui pour une personne qui en vaille la peine.
On peut tout ce qui dépend de notre volonté.
Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n'avais pas le temps de me dire : Je m'endors.
Le seul véritable voyage, le seul bain de Jouvence, ce ne serait pas d'aller vers de nouveaux paysages, mais d'avoir d'autres yeux, de voir l'univers avec les yeux d'un autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d'eux voit, que chacun d'eux est.
Œuvres de Marcel Proust
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