C'était donc une heure dans la vie à noter, à graver, à défendre, autant que faire se pourrait, contre un trop rapide oubli.
Auteur
Louis Marie Julien Viaud, dit Pierre Loti
La Léopoldine devait mouiller en grande rade devant ce Pors-Even, et n'appareiller définitivement que le soir.
Il était dégrisé, assurément; car il regardait profond et ses yeux étaient clairs.
Après ils amenèrent des embarcations pour mouiller des ancres, essayer de se déhaler, en réunissant toutes leurs forces sur des amarres - une rude manoeuvre qui dura dix heures d'affilée.
Le Primauguet filait très vite et se secouait dans sa course, avec ce déhanchement souple et vigoureux des grands coureurs.
Quant à de l'argent, Yves n'en a pas; il en oublie même l'usage et la valeur, comme il arrive souvent aux marins - car il délègue à sa femme, à Brest, sa solde et ses chevrons, tout ce qu'il gagne.
Lui, Jean, fut pris du tremblement de la grande fièvre; mais il continua de vivre, avec des alternatives de chaud délire et d'accablement extrême.
De rage contre lui-même, il tordit ses bras musculeux qui craquèrent; il se souleva à demi, serrant les dents, qu'on entendit crisser, et puis retomba, la tête sur les planches dures.
De grandes nuées, qui paraissaient consistantes comme des choses terrestres, se déployaient en forme d'arc, voilant le soleil, jetant une obscurité d'éclipse.
Il était venu aussi des vieux derviches, avec leurs bonnets de mages, qui psalmodiaient en route, à voix haute et lugubre, comme ces cris de loups, les soirs d'hiver dans les bois.
Entre eux deux, un grand orage venait de passer, un long et cruel désaccord, - le seul, il est vrai, depuis leurs mauvais jours lointains.
Il désertait de plus en plus, pour ce métier, l'atelier en plein vent du charpentier, où elle l'avait mis en apprentissage.
Les derniers arrivés de la mer, on les reconnaissait à leur teint plus bronzé, à leurs allures plus désinvoltes.
Et le crépuscule de printemps limpide et rose, éclairait leur table familiale, que servait et desservait, depuis des années, la même bonne appelée Miette.
Il lui arrivait parfois de se lever brusquement pour se détendre, - à la manière d'un chat qui s'étire, disait-elle.
Quelquefois, ils lançaient bien,, avec un bon rire, une allusion un peu trop franche au plaisir d'aimer. Mais l'amour, comme l'entendent les hommes ainsi trempés, est toujours une chose saine, et dans sa crudité même il demeure presque chaste.
Ils avaient décidé qu'il demanderait à «devancer l'appel», qu'il irait s'engager dans l'infanterie de marine, le seul corps où l'on ait la faculté de ne servir que trois ans.
Ils rentrèrent dîner devant le feu, qui était une flambée de branchages.
Une maison de pacha, où un grand diable à moustaches, vêtu de rouge et d'or, pistolets à la ceinture, sans souffler mot, leur ouvrit le portail.
Les digitales en fleurs s'élancent partout comme de longues fusées roses au-dessus de l'amas léger et infini des fougères.
Par les fenêtres grandes ouvertes, l'or de ce soleil au déclin se diffusait partout.
Et c'est tout leur grand événement du jour, cette dînette qu'elles s'amusent à faire là comme des femmes du peuple, mais sous le voile, et en voiture fermée.
La discipline du bord, c'était là le grand frein qui avait conduit seul sa vie matérielle, la maintenant dans cette austérité rude et saine qui fait les matelots forts.
Il y avait des sons aigres, faux, étonnants, qui sortaient de partout; toute cette membrure en forme d'oiseau de mer qui était la Médée se disjoignait peu à peu, en gémissant sous l'effort terrible.
Ignacio, le plus aventurier de toute la famille, son frère disparu depuis dix années sans donner de ses nouvelles!...
Œuvres de Louis Marie Julien Viaud, dit Pierre Loti
Au Maroc (1890)Aziyadé (1879)Figures et Choses qui passaient (1897)Figures et Choses qui passaient (1897), A LoyolaJournal intime (1891)Jérusalem (1894)L'Inde sans les Anglais (1903)Le Mariage de Loti (1882)Le Matelot (1893)Le Roman d'un Spahi (1881)Le Roman d'un enfant (1890)Le Roman d'un enfant (1890), LIXLes Désenchantées (1906)Les Trois Dames de la Kasbah (1884)Madame Chrysanthème (1887)Mon frère Yves (1883)Pêcheur d'Islande (1886)Ramuntcho (1897)Suprêmes visions d'Orient (1921)