Auteur

Jean Rouaud

Car il n'y avait pour moi qu'une espérance de salut : qu'on me reconnaisse écrivain, et par écrivain je n'entendais pas seulement celui qui publie des livres, ce dont je n'espérais ni gloire ni tirage mirifique, non, simplement ceci, qui aux yeux de quiconque passerait pour une absurdité bien plus grande que de convoiter le succès, ceci qu'on attribuerait à un esprit au mieux rêveur au pire dérangé, ceci qui vaut en retour à celui qui annonce son ambition des regards moqueurs ou de compassion, mais enfin ceci : une place dans ce qu'il est convenu d'appeler la littérature, ce domaine réservé où l'on croise les tourneurs de phrase et les jongleurs du verbe, les bâtisseurs de mondes et d'imaginaires. Ce dont aujourd'hui, maintenant que les dés sont jetés, je me moque un peu, pas complètement mais un peu tout de même.
Le manuscrit était prêt. Il avait bénéficié des leçons des poètes japonais et des primitifs flamands, des estampes d'Hiroshige et de l'art de la description du nouveau roman., il s'était nourri de toute l'humanité du kiosque, de tous ces témoignages des rescapés des guerres de la vie. Avec mes souvenirs qui remontaient à mesure que j'écrivais, j'avais reconstitué la tapisserie de mon enfance, laquelle se composait de trois panneaux. Comme un retable. Ouvert, les deux grands-pères encadraient notre Saine-Marie des écoles. D'un panneau à l'autre, au-dessus de la tête des miens, je pouvais voir l'orage couvant, puis menaçant, puis éclatant dans le déluge de la guerre. Refermé, il contenait toute mon espérance. De lui j'attendais qu'il me sauve
J'ai appris au kiosque que les réactions des uns et des autres devant un événement pouvaient être surprenantes, et bien loin de l'idée que je m'en faisais pour eux, ce qui devait rendre prudent quand on prétend parler et penser à la place d'autrui, ce qui disqualifie immédiatement ces élus qui annoncent qu'ils sont le peuple quand ils n'ont connu que les rentes viagères de la République et ignorent le prix des choses communes dont leur vie dorée les dispense.
Un bas-relief du pavillon de Flore sculpté par Carpeaux s'intitule "La France impériale portant la lumière dans le monde et protégeant les Sciences, l'Agriculture et l' Industrie". Ce qui correspond exactement au programme des colonisateurs, l'extermination des populations conquises étant en option, selon les réticences des autochtones à cette transfusion de civilisation. Ce qui signifie qu'en 1864 on y croyait encore à cette France rayonnante.
Mais se confirmait la grande leçon que j'ai retenue du kiosque : ce sont les gens qui parlent le mieux d'eux-mêmes. Aussi longtemps qu'ils sont là mieux vaut se tourner vers les acteurs et les témoins de leur propre vie que de donner la parole en leur nom aux experts qui, du haut de leur compétence, prétendent en savoir plus long que ceux-là, au premier chef concernés.
De jour en jour, l'actualité bonne fille nous fournissait nos sujets de conversation, abreuvait nos échanges, auxquels nous mêlions les nouvelles du quartier, de sorte que nous vivions dans un accommodement permanent entre le proche et le lointain.
Quelle place à la poésie quand on appelle un chat un chat ?
La une des quotidiens fournissait matière à controverses. La presse n'ayant pas de suite dans les idées, abandonnant du jour au lendemain ses indignations, la période de deuil dans un journal dure vingt-quatre heures…
Celle qui plie le temps, le ramasse, en devient la dépositaire, à qui on confie avec le geste d'un marchand de tapis ce déroulé de nos années, où tout est dessiné, comme sur un codex, des heurs et des malheurs d'une existence, de ses espoirs de rencontre, de la rencontre, de sorte que le temps à venir se trouve en elle.
Le hasard est un mot qui cache une démission de la raison face à ce qui lui échappe.
Cette vie de si peu de joie, de si peu de tout, d'autant de maigres riens.
Le sens de l'histoire pour tous ces gens pétris de l'esprit des Lumières et du progrès scientifique, était ascendant, l'humanité s'extrayait du singe pour s'élever par petits bonds vers un avenir radieux. On partait d'un gribouillis et on arrivait à Michel-Ange, sans prendre le risque d'aller plus loin pour ne pas faire de peine, de même qu'on partait de la plus grande sauvagerie des hommes-bêtes, se coiffant avec un clou [...], pour atteindre le plus haut degré de civilisation, par exemple le beau Brummell prenant une matinée pour assortir ses gants à sa cravate, et puis comment on place un archevêque à table, et comment écrire à la veuve d'un général. Sauf qu'on peut aussi inverser le schéma : on part du plus haut, des splendeurs de Lascaux et on arrive à Auschwitz, et ce n'est plus du tout la même conception de l'histoire du monde. C'est une inexorable dégringolade.
Sur le quai de la gare, où elle a tenu à l'accompagner, tous les témoins ont vu combien il leur en coûtait de se séparer. Jusqu'au moment du départ ils sont demeurés enlacés, les bras croisés à hauteur de la taille, n'en finissant pas de se regarder, de s'embrasser, n'échangeant pas un mot, tétanisés à l'idée que bientôt un train régional allait les arracher brusquement l'un à l'autre, parvenir à scinder cette créature à deux têtes qu'ils forment sur le quai. Les quelques passagers qui attendent avec eux ont beau faire semblant de s'intéresser au trafic, de tendre l'oreille vers les haut-parleurs nasillards qui recommandent de faire attention au passage d'un train voie C ou que le train prévu à telle heure arrivera voie B, avec un retard de dix minutes environ, de se passionner pour les pigeons perchés sur le bord de la marquise, ou de dégager leur poignet pour vérifier que leur montre marque bien la même heure que l'horloge suspendue entre deux câbles deux lampadaires, on sent bien qu'ils se privent avec peine de la contemplation du beau couple, qu'ils ne demanderaient pas mieux que de s'installer sous leur nez et de compter à la trotteuse de la même montre la durée de leur baiser, ou du moins simplement les contempler, comme s'ils étaient derrière une glace sans tain, se gavant en toute impunité de cet éblouissement partagé de deux cœurs insatiables. Comme ça ne se fait pas [...], alors ils font comme les moineaux, toujours la tête en mouvement, pour capter des éclats de bonheur.

Œuvres de Jean Rouaud

Des Hommes illustres (1993)Interview Jean Rouaud, Lire par Catherine Argand, 1 décembre 1996Kiosque (2019)La Femme promise (2009)Le monde à peu près, Les Éditions de Minuit, 1996Les champs d'honneur (1990)Pour vos cadeaux (1998)