Car il n'y avait pour moi qu'une espérance de salut : qu'on me reconnaisse écrivain, et par écrivain je n'entendais pas seulement celui qui publie des livres, ce dont je n'espérais ni gloire ni tirage mirifique, non, simplement ceci, qui aux yeux de quiconque passerait pour une absurdité bien plus grande que de convoiter le succès, ceci qu'on attribuerait à un esprit au mieux rêveur au pire dérangé, ceci qui vaut en retour à celui qui annonce son ambition des regards moqueurs ou de compassion, mais enfin ceci : une place dans ce qu'il est convenu d'appeler la littérature, ce domaine réservé où l'on croise les tourneurs de phrase et les jongleurs du verbe, les bâtisseurs de mondes et d'imaginaires. Ce dont aujourd'hui, maintenant que les dés sont jetés, je me moque un peu, pas complètement mais un peu tout de même.

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Le gardien ou la gardienne du troupeau suivait à bicyclette ... continuant d'un rythme toujours égal, à la limite du déséquilibre, tant l'allure est lente.
Le manuscrit était prêt. Il avait bénéficié des leçons des poètes japonais et des primitifs flamands, des estampes d'Hiroshige et de l'art de la description du nouveau roman., il s'était nourri de toute l'humanité du kiosque, de tous ces témoignages des rescapés des guerres de la vie. Avec mes souvenirs qui remontaient à mesure que j'écrivais, j'avais reconstitué la tapisserie de mon enfance, laquelle se composait de trois panneaux. Comme un retable. Ouvert, les deux grands-pères encadraient notre Saine-Marie des écoles. D'un panneau à l'autre, au-dessus de la tête des miens, je pouvais voir l'orage couvant, puis menaçant, puis éclatant dans le déluge de la guerre. Refermé, il contenait toute mon espérance. De lui j'attendais qu'il me sauve
Mais c'est vrai que là où j'étais, ayant choisi de vendre des journaux plutôt qu'autre chose de plus valeureux afin de dégager du temps libre pour écrire, la perspective de la retraite était le cadet de mes soucis, une hypothèse sans fondement aussi longtemps que mon horizon était barré par la seule question qui me préoccupait, celle de la reconnaissance littéraire.
Cette vie de si peu de joie, de si peu de tout, d'autant de maigres riens.
Au coeur de ma nébuleuse, dans ce flou de la mort qui enveloppe les survivants, on n'attend pas de la clarté qu'elle fasse toute la lumière.
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Dans la même œuvre

C'est un sentiment que je connaissais bien, ce besoin de rectifier sa position dans le miroir de l'autre. Une façon de dire ne vous méprenez pas sur moi, ne tirez pas de conclusion à partir de ce que vous percevez. Tentation de se démarquer de la fonction à quoi les gens vous réduisent. Et vous réduisent longtemps quand bien même elle n'est plus d'actualité.
J'avais beau avoir quitté le kiosque depuis des années, il se trouvait toujours des gens qui me renvoyaient au marchand de journaux. Ce qui ne partait pas toujours d'une intention bienveillante. Ce qui traduisait dans ce cas, en cherchant à me rabaisser, le peu d'estime qu'ils avaient pour la fonction.
Une des grandes surprises du kiosque était non seulement la diversité des opinions, avec d'infinies nuances qui rendaient délicate une classification précise des convictions, mais l'absolue singularité de certaines réflexions, impossibles à ranger dans une nomenclature existante, recensées dans aucune des catégories mentales habituelles.
Tout me revient à mesure que je regagne le temps du kiosque, toute une galerie magnifique. Comme je leur dois à tous. Comme ils m'ont aidé à me concilier le monde, comme ils m'ont appris. Comme j'aimerais à mesure qu'ils s'invitent leur faire place qu'ils méritent ici.
Son statut de gérant de kiosque l'avait propulsé du côté des commerçants et des petits patrons, plus tout à fait au coude à coude avec les damnés de la terre, ce qui le contrariait un peu.