Auteur

Italo Calvino

La chevalerie est une belle chose, c’est entendu ; mais tous ces chevaliers sont une bande de grands nigauds, habitués à accomplir de hauts faits d’armes sans chercher la petite bête, comme ça se trouve. Dans la mesure du possible, ils tâchent de s’en tenir à ces règles sacro-saintes qu’ils ont fait serment d’observer : elles sont bien codifiées, elles leur ôtent le souci de réfléchir.
Chaque page ne vaut que lorsqu'on la tourne et que derrière, il y a la vie qui bouge, qui mêle inextricablement toutes les pages du livre.
La guerre, en définitive, c’est moitié boucherie, moitié train-train ; pas la peine d’y regarder de si près.
Tu souffles certains vents cent fois plus infects que les miens, cadavre ! Il y a une chose que je ne comprends pas : tout le monde te plaint ; pourquoi ? Qu'est-ce qui te manque ? Avant, bon, tu te donnais du mouvement ; à présent, le mouvement, c'est toi qui le donneras aux vers que tu vas engraisser. Tu poussais, de tous tes ongles et de tous tes cheveux : désormais tu couleras, lymphe, et les herbes de la prairie monteront plus hautes dans le soleil. Herbe tu deviendras, puis lait des vaches qui viendront brouter l'herbe, sang de l'enfant qui aura bu le lait, et ainsi de suite. Tu vois bien que tu sais vivre mieux que moi, cadavre !
La guerre durera jusqu’à la consommation des siècles, il n’y aura ni vainqueur ni vaincu, nous resterons là, plantés les uns en face des autres, pour l’éternité.
Combattre avec un compagnon auprès de soi est chose tellement plus belle que de combattre tout seul! On s'encourage, on se réconforte, le sentiment d'avoir un ennemi et celui d'avoir un ami se fondent en une même impression de chaleur.
L'art de faire un conte est là tout entier, dans ce don de tirer, du petit quelque chose qu'on a pu saisir de la vie, tout le reste: on noircit la page, puis on retourne à la vie, pour s'apercevoir que ce que l'on pouvait en connaître était au fond si peu que rien.
Nous non plus, nous ne savions pas que nous étions au monde. Même exister, cela s'apprend.
Croire que tout mouvement est un bien, c'est une manie d'homme d'action. Mais déjà perçait en lui l’amertume du vieillard qui souffre de voir disparaître les choses du bon vieux temps, et ne se réjouit guère de voir naître des temps nouveaux.
Ainsi, depuis toujours, le jeune homme court vers la femme : mais qui l'entraîne ainsi ? Est-ce bien l'amour qu'elle lui inspire ? N'est-ce pas plutôt l'amour qu'il se porte à lui-même, la quête d'une assurance d'exister que seule la femme peut lui fournir ?
Voilà pourquoi, à un certain moment, ma plume s'est mise à courir, à courir ! C'est vers lui qu'elle courait; elle savait bien qu'il ne tarderait guère à venir. Chaque page ne vaut que lorsqu'on la tourne et que derrière, il y a la vie qui bouge, qui pousse et qui mêle inextricablement toutes les pages du livre. La plume vole, emportée par ce plaisir même qui nous fait courir les routes. Le chapitre entamé, on ignore encore quelle histoire il va raconter; c'est un peu comme ce recoin où, tout à l'heure, je vais tourner en sortant du couvent, sans savoir ce qu'il me réserve : un dragon, une troupe barbaresque, une île enchantée, un amour né de la surprise...
Les vautours sont redescendus: alors commence le grand festin. Il faut qu'ils se dépêchent, car bientôt vont arriver les fossoyeurs, qui disputent aux oiseaux ce qu'ils abandonnent aux vers.
Si la puissance d'une armée se mesure au chahut qu'elle mène, certes la retentissante milice des Francs apparaît dans toute sa force quand sonne l'heure du rata. Le bruit se répercute à travers plaines et vallons, très loin pour se confondre avec l'écho d'un autre charivari, qui provient des marmites infidèles. L'ennemi aussi, à la même heure, s'applique à ingurgiter une exécrable soupe aux choux. La bataille d'hier était moins assourdissante. et surtout moins nauséabonde.

Œuvres de Italo Calvino

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