Auteur

Henri Bergson

Le timide peut donner l'impression d'une personne que son corps gêne, et qui cherche autour d'elle un endroit où le déposer.
Quiconque s'isole s'expose au ridicule, parce que le comique est fait, en grande partie, de cet isolement même.
Il fait grimacer ses modèles comme ils grimaceraient eux-mêmes s'ils allaient jusqu'au bout de leur grimace.
La vie sociale nous apparaît comme un système d'habitudes plus ou moins fortement enracinées qui répondent aux besoins de la communauté.
Là où il y a division du travail, il y a association et il y a aussi convergence d'effort.
Imaginer n'est pas se souvenir.
Dès que nous oublions l'objet grave d'une solennité ou d'une cérémonie, ceux qui y prennent part nous font l'effet de s'y mouvoir comme des marionnettes.
Le mécanisme radical implique une métaphysique où la totalité du réel est posée en bloc, dans l'éternité, et où la durée apparente des choses exprime seulement l'infirmité d'un esprit qui ne peut pas connaître tout à la fois.
Spinoza disait que les modes de la pensée et les modes de l'étendue se correspondent, mais sans jamais s'influencer: ils développeraient, dans deux langues différentes, la même éternelle vérité.
Quand nous ne voyons dans le corps vivant que grâce et souplesse, c'est que nous négligeons ce qu'il y a en lui de pesant, de résistant, de matériel enfin.
L'esprit qui s'obstine finira par plier les choses à son idée, au lieu de régler sa pensée sur les choses.
Avant de spéculer, il faut vivre, et la vie exige que nous tirions parti de la matière, soit avec nos organes, qui sont des outils naturels, soit avec les outils proprement dits, qui sont des organes artificiels.
Si les sons musicaux agissent plus puissamment en nous que ceux de la nature, c'est que la nature se borne à exprimer des sentiments, au lieu que la musique nous les suggère.
Le personnage comique pèche par obstination d'esprit ou de caractère, par distraction, par automatisme. Il y a au fond du comique une raideur d'un certain genre qui fait qu'on va droit son chemin, et qu'on n'écoute pas, et qu'on ne veut rien entendre.
Tout progrès effectif, dans le domaine de la connaissance comme dans celui de l'action, a exigé l'effort persévérant d'un ou de plusieurs hommes supérieurs.
Chacune de ces habitudes d'obéïr exerce une pression sur notre volonté. Nous pouvons nous y soustraire, mais nous sommes alors tirés vers elle, ramenés à elle, comme le pendule écarté de la verticale.
Si donc on voulait définir ici le comique en le rapprochant de son contraire, il faudrait l'opposer à la grâce plus encore qu'à la beauté. Il est plutôt raideur que laideur.
Agir, c'est se réadapter. Savoir, c'est-à-dire prévoir pour agir sera donc aller d'une situation à une situation, d'un arrangement à un arrangement.
Il y a des choses que l'intelligence seule est capable de chercher, mais que, par elle-même, elle ne trouvera jamais. Ces choses, l'instinct seul les trouverait; mais il ne les recherchera jamais.
L'intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils, et d'en varier indéfiniment la fabrication.
Il y aurait ici une importante distinction à faire entre le spirituel et le comique. Peut-être trouverait-on qu'un mot est dit comique quand il nous fait rire de celui qui le prononce, et spirituel quand il nous fait rire d'un tiers ou rire de nous.
Le rire «châtie les moeurs». Il fait que nous tâchons tout de suite de paraître ce que nous devrions être, ce que nous finirons sans doute un jour par être véritablement.
Une expression comique du visage est celle qui ne promet rien de plus que ce qu'elle donne. C'est une grimace unique et définitive.
L'art du caricaturiste qui a quelque chose de diabolique, relève le démon qu'avait terrassé l'ange.
L'art du vaudevilliste étant peut-être de nous présenter une articulation visiblement mécanique d'événements humains tout en leur conservant l'aspect extérieur de la vraisemblance, c'est-à-dire la souplesse apparente de la vie.

Œuvres de Henri Bergson

Durée et simultanéitéEcrits et parolesEcrits et paroles, Message au Congrès DescartesEcrits et paroles, Message au Congrès Descartes, 1937.Essai sur la signification du comique (1899), Le RireEssai sur les données immédiates de la conscienceEssai sur les données immédiates de la conscience (1889)L'Energie spirituelleL'Energie spirituelle (1919)L'Evolution créatrice (1907)L'Evolution créatrice (1907), IV, l'Existence et le néantLa Pensée et le Mouvant (1934)Le Rire (1899)Les Deux Sources de la morale et de la religionLes Deux Sources de la morale et de la religion (1932)Les Deux Sources de la morale et de la religion (1932), ILes Deux Sources de la morale et de la religion (1932), II, Croyance aux dieuxLettre, à Léon Brunschvicg, 22 février 1927Matière et mémoireMatière et mémoire (1896)