Auteur

Emil Cioran

L'homme est le cancer de la terre.
Le plaisir de se calomnier vaut de beaucoup celui d'être calomnié.
Les affres de la vérité sur soi sont au-dessus de ce qu'on peut supporter. Celui qui ne se ment plus à lui-même (si tant est qu'un tel être existe), combien il est à plaindre!
Imaginer, c'est se restreindre, c'est exclure.
La seule manière de supporter revers après revers est d'aimer l'idée même de revers. Si on y parvient, plus de surprises: on est supérieur à tout ce qui arrive, on est une victime invincible.
... l'injustice d'exister.
... tout ce que nous possédons n'est qu'un capital de non-être.
Naissance et chaîne sont synonymes. Voir le jour, voir des menottes...
Se détruit quiconque, répondant à sa vocation et l'accomplissant, s'agite à l'intérieur de l'histoire; celui-là seul se sauve qui sacrifie dons et talents pour que, dégagé de sa qualité d'homme, il puisse se prélasser dans l'être.
On périt toujours par le moi qu'on assume: porter un nom c'est revendiquer un mode exact d'effondrement.
«Que l'homme n'aime rien, et il sera invulnérable» (Tchouang-Tse). Maxime profonde autant qu'inopérante. L'apogée de l'indifférence, comment y atteindre, quand notre apathie même est tension, conflit, agressivité?
Notre mal? Des siècles d'attention au temps, d'idolâtrie du devenir.
Vivre à même l'éternité, c'est vivre au jour le jour.
Seul s'affranchit l'esprit qui, pur de toute accointance avec êtres ou objets, s'exerce à sa vacuité.
... ce que nous vénérons dans nos dieux ce sont nos défaites en beau.
... nous sommes tous des Lucifers de statistique.
Contaminés par la superstition de l'acte, nous croyons que nos idées doivent aboutir.
Quiconque s'avise d'atténuer notre solitude ou nos déchirements agit à l'encontre de nos intérêts et de notre vocation.
... ce «grand triste» (en parlant du Diable) est un rebelle qui doute.
... l'histoire, agression de l'homme contre lui même, ... se vouer à l'histoire, c'est apprendre à s'insurger, à imiter le Diable.
Seuls nous séduisent les esprits qui se sont détruits pour avoir voulu donner un sens à leur vie.
... l'utopie, presbytie des vieux peuples.
Les rides d'une nation sont aussi visibles que celles d'un individu.
La destruction des idoles entraîne celle des préjugés.
Nombreux sont ceux qui s'apprêtent à vénérer n'importe quelle idole et à servir n'importe quelle vérité, pourvu que l'une et l'autre leur soient infligées et qu'ils n'aient pas à fournir l'effort de choisir leur honte ou leur désastre.

Œuvres de Emil Cioran

Aveux et anathèmes (1987)Bréviaire des vaincus II (2011)Cahiers, 1957-1972 (1997)Carnets 1957-1972Carnets 1957-1972, 1 juillet 1968Carnets 1957-1972, 1 juin 1968Carnets 1957-1972, 1 octobre 1963Carnets 1957-1972, 1 septembre 1972Carnets 1957-1972, 10 mars 1967Carnets 1957-1972, 11 octobre 1967Carnets 1957-1972, 13 juillet 1968Carnets 1957-1972, 14 novembre 1972Carnets 1957-1972, 16 mai 1969Carnets 1957-1972, 16 mars 1967Carnets 1957-1972, 17 mai 1968Carnets 1957-1972, 18 octobre 1966Carnets 1957-1972, 19 mai 1969Carnets 1957-1972, 19 septembre 1970Carnets 1957-1972, 1961Carnets 1957-1972, 2 décembre 1964