Le vrai contact entre les êtres ne s'établit que par la présence muette, par l'apparente non-communication, par l'échange mystérieux et sans parole qui ressemble à la prière intérieure.
Que tout soit dépourvu de consistance, de fondement, de justification, j'en suis d'ordinaire si assuré, que, celui qui oserait me contredire, fût-il l'homme que j'estime le plus, m'apparaîtrait comme un charlatan ou un abruti.
Si la mort n'avait que des côtés négatifs, mourir serait un acte impraticable.
Etre en vie - tout à coup je suis frappé par l'étrangeté de cette expression, comme si elle ne s'appliquait à personne.
J'aimerais être libre, éperdument libre. Libre comme un mort-né.
S'il entre dans la lucidité tant d'ambiguïté et de trouble, c'est qu'elle est le résultat du mauvais usage que nous avons fait de nos veilles.
Ne jamais s'évader du possible, se prélasser en éternel velléitaire, oublier de naître.
Quand on revoit quelqu'un après de longues années, il faudrait s'asseoir l'un en face de l'autre et ne rien dire pendant des heures, afin qu'à la faveur du silence la consternation puisse se savourer elle-même.
... tout malaise n'est qu'une expérience métaphysique avortée.
Je rêve d'un confesseur idéal, à qui tout dire, tout avouer, je rêve d'un saint blasé.
Certains ont des malheurs; d'autres, des obsessions. Lesquels sont le plus à plaindre?
Je n'aimerais pas qu'on fût équitable à mon endroit: je pourrais me passer de tout, sauf du tonique de l'injustice.
Tout malaise individuel se ramène, en dernière instance, à un malaise cosmogonique, chacune de nos sensations expiant ce forfait de la sensation primordiale, par quoi l'être se glissa hors d'on ne sait où...
Nulle différence entre l'être et le non-être, si on les appréhende avec une égale intensité.
... l'échec, toujours essentiel, nous dévoile à nous-mêmes, il nous permet de nous voir comme Dieu nous voit, alors que le succès nous éloigne de ce qu'il y a de plus intime en nous et en tout.
Après minuit commence la griserie des vérités pernicieuses.
Ce qu'on appelle «sagesse» n'est au fond qu'une perpétuelle «réflexion faite», c'est-à-dire la non-action comme premier mouvement.
... naître, c'est s'attacher.
Dans l'anxiété et l'affolement, le calme soudain à la pensée du foetus qu'on a été.
... la pensée de la mort aide à tout, sauf à mourir!
N'est pas humble celui qui se hait.
J'ai toujours cherché les paysages d'avant Dieu. D'où mon faible pour le Chaos.
J'ai décidé de plus m'en prendre à personne depuis que j'ai observé que je finis toujours par ressembler à mon dernier ennemi.
On ne devrait écrire des livres que pour y dire des choses qu'on n'oserait confier à personne.
Plus les hommes s'éloignent de Dieu, plus ils avancent dans la connaissance des religions.
Œuvres de Emil Cioran
Aveux et anathèmes (1987)Bréviaire des vaincus II (2011)Cahiers, 1957-1972 (1997)Carnets 1957-1972Carnets 1957-1972, 1 juillet 1968Carnets 1957-1972, 1 juin 1968Carnets 1957-1972, 1 octobre 1963Carnets 1957-1972, 1 septembre 1972Carnets 1957-1972, 10 mars 1967Carnets 1957-1972, 11 octobre 1967Carnets 1957-1972, 13 juillet 1968Carnets 1957-1972, 14 novembre 1972Carnets 1957-1972, 16 mai 1969Carnets 1957-1972, 16 mars 1967Carnets 1957-1972, 17 mai 1968Carnets 1957-1972, 18 octobre 1966Carnets 1957-1972, 19 mai 1969Carnets 1957-1972, 19 septembre 1970Carnets 1957-1972, 1961Carnets 1957-1972, 2 décembre 1964