Auteur

Bernard Minier

Il tombait une pluie fine et il n'avait pas de parapluie, mais il accueillit cette pluie comme une bénédiction. Il lui sembla qu'elle le lavait de l'ordure dans laquelle il baignait depuis plusieurs jours.
La révolution numérique était en train de Bâtir brique par brique le rêve millénaire de toutes les dictatures - des citoyens sans vie privée, qui renonçaient d'eux-mêmes à leur liberté...
Quelques étoiles commençaient à percer, brillantes comme si on les avait astiquées. Les illuminations de Noël formaient des coulées de lave scintillante dans la rue mais toute cette agitation lui parut dérisoire dans le regard immémorial des Pyrénées. Même le crime le plus atroce devenait petit, ridicule, face à l'éternité colossale des montagnes. Guère plus qu'un insecte écrasé sur une vitre.
En France, quand on veut masquer les réductions d'effectifs et de budget, on multiplie les concepts fumeux : des escroqueries sémantiques, [...]: "démarche qualité", "projets annuels de performance", "diagnostic infirmier"... Savez-vous ce que c'est que le diagnostic infirmier ? Cela consiste à faire croire aux infirmiers qu'ils sont capables de poser un diagnostic à la place du médecin, ce qui permet évidemment de réduire le nombre des médecins hospitaliers.
Depuis plus de 20 ans, tous les gouvernements de ce pays ont discrètement fermé plus de 50 000 lits en psychiatrie et supprimé des milliers de postes. Or, dehors, au nom du libéralisme et des impératifs économiques, la pression n'a jamais été aussi forte sur les individus ; il y a de plus en plus de fous, de psychotiques, de paranoïaques, de schizophrènes en circulation.
Le vecteur du paludisme, c'est le moustique. Celui de la folie, ou du moins son vecteur préféré, ce sont les médias.
Les gens sont des icebergs, pensa t-il. Sous la surface gît une énorme masse de non-dits, de douleurs et de secrets. Personne n'est vraiment ce qu'il paraît.
La seule espèce dangereuse pour l'homme, c'est l'homme lui-même.
Comme vous le savez, tout groupe placé dans une situation d'enfermement a tendance à régresser. Ici, non seulement les pensionnaires régressent, dit-il, mais également le personnel, et même les psys.
Les gouvernements actuels et leurs serviteurs poursuivent tous un double but : la marchandisation des individus et le contrôle social.
Dans de monde technologique et interconnecté, les interstices de liberté et de pensée authentiques se faisaient de plus en plus rares. A quoi correspondait cette frénésie d'achats, cette fascination pour les gadgets les plus superflus ? Pourquoi un membre d'une tribu de Nouvelle-Guinée lui paraissait-il désormais plus sain d'esprit et plus avisé que la plupart des gens qu'il côtoyait ? Était-ce lui ou bien, comme le vieux philosophe dans son tonneau, contemplait-il un monde qui avait perdu la raison ?
Il y a deux sortes de gens : les salauds et les autres. Et tout le monde doit choisir son camp. Si vous ne le faites pas, c'est que vous êtes déjà dans celui des salauds.
Tout le monde ou presque sourit sur une photo. Tout le monde joue, désormais, sous l'influence de la médiocrité médiatique globale. Beaucoup même surjouent leur vie comme s'ils trouvaient sur une scène. L'apparence et le kitsch sont devenus la règle.
Des vers de Baudelaire lui revinrent en mémoire : - « Parmi les chacals, les panthères, les lices, - \r\nLes singes, les scorpions, les vautours, les serpents, - \r\nLes monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants, - \r\nDans la ménagerie infâme de nos vices.»
Bientôt, nous serons balayés par une vague de barbarie sans précédent. On en voit déjà les prémices. Et franchement, qui viendra pleurer sur notre sort ? Nous gaspillons par égoïsme et par cupidité l'héritage de nos aïeux.
C'est d'ailleurs le problème avec les médias d'aujourd'hui, poursuivit le retraité. Ils s'attachent à des détails sans importance qu'ils montent en épingle.
Il flottait sur la ville rose une atmosphère étonnamment paisible comme si le dimanche matin, même les salauds et les imbéciles faisaient relâche.
Il se remémora en souriant la théorie d'Espérandieu : son adjoint estimait qu'à partie d'un certain taux de costards-cravates au mètre carré on entrait dans ce qu'il appelait la « zone de compétence raréfiée », encore nommée par lui « zone des décisions absurdes », « zone du tirage de couverture à soi » ou « zone des parapluies ouverts ».
Ces gosses, c'est nous qui les avons faits tels qu'ils sont, s'était-il dit en refermant le livre. Quel avenir ont-ils ? Aucun. Tout va à vau-l'eau. Des salauds s'en mettent plein les poches et paradent à la télé pendant que les parents de ces gamins se font licencier et passent pour des perdants aux yeux de leurs enfants. Pourquoi ne se révoltaient-ils pas ? Pourquoi ne mettaient-ils pas le feu aux boutiques de luxe, aux banques, aux palais du pouvoir plutôt qu'aux autobus ou aux écoles ?
Ces jeunes, on leur vendait du rêve et du mensonge à longueur de journée. On les leur vendait; on ne les leur donnait pas. Des marchands cyniques auraient fait de l'insatisfaction adolescente leurs fonds de commerce. Médiocrité, pornographie, violence, mensonge, haine, alcool, drogue - tout était à vendre dans les vitrines clinquantes de la société de consommation de masse, et les jeunes offraient une cible de choix.
Il n'y a pas une membrane étanche qui empêcherait le mal de circuler. Il n' y a pas deux sortes d'humanité.
Je faisais partie d'un groupe libertaire. J'ai même vécu dans un squat. Les flics, les gendarmes, c'était l'ennemi : des fachos, les chiens de garde du pouvoir, l'avant-poste de la réaction - ceux qui protégeaient le confort petit-bourgeois et qui opprimaient des faibles, les immigrés, les sans-domicile.
Il savait qu'aujourd'hui où les gens conservent la plupart de leurs souvenirs et de leurs archives dans les entrailles de leurs ordinateurs, les tiroirs recèlent bien moins de secrets qu'auparavant.
Tu ne comprends donc pas que tout ce que vous mettez sur Internet y est pour l'éternité et que la notion de vie privée n'existe pas pour ces gens-là ? Ils s'en tapent de votre vie privée. Et même pis : ils ont bien l'intention de faire du fric avec.
Se balader sur Internet, c'est comme se balader à poil toute la journée dans une maison de verre : tu vois ce que je veux dire ?

Œuvres de Bernard Minier

Glacé (2011)La Vallée (2020)Le cercle (2012)M, le bord de l'abîme (2019)N'éteins pas la lumière (2014)Soeurs (2018)Une putain d'histoire (2015)