La vie est faite de fatalités irréversibles et non d'actes historiques révocables.
Elle déteste décembre parce que c’est un mois bouffé par la nuit qui tombe d’un seul coup, avant qu’elle n’ait eu le sentiment de se réveiller, un mois bouffé par les fêtes de Noël qui donnent l’illusion qu’il se termine le 25 et orchestrent les jours qui précèdent en un vaste crescendo de guirlandes et de boules lumineuses, un mois bouffé par la chasse aux cadeaux comme si rien d’autre n’avait d’importance.
Le silence n'est pas un espace neutre,
c'est un écran sur lequel chacun est libre de projeter ses fantasmes.
L'une des explications étymologiques du mot « Bougnoule » le fait remonter à l'expression : Bou gnôle, le Père la Gnôle, le Père Bouteille, un terme méprisant employé à l'égard des alcooliques. Une autre la lie à l'injonction Abou gnôle (Apporte la gnôle) utilisée par les soldats maghrébins lors de la Première Guerre mondiale et reprise comme sobriquet par les Français. Si cette étymologie est juste, alors dans la salle qui leur est prêtée, Ali et ses compagnons font joyeusement – quoique discrètement – les Bougnoules. Mais en faisant les Bougnoules, ils imitent en réalité les Français.
La chance brise les pierres, dit-on parfois là-haut, sur la montagne.
L'argent n'est rien en soi. Il est tout dès qu'il se transforme en une accumulation d'objets.
Personne n'aime à voir surgir les gardes-champêtres qui surveillent les forêts et font pleuvoir les amendes, dont on sait qu'une partie restera dans leurs poches. Personne ici ne comprend, à vrai dire, pourquoi les Français ont tenu à devenir maîtres des pins et des cèdres si ce n'est par un excès d'orgueil qui leur paraît ridicule.
Il reprend le récit de sa vie là où il l'avait laissé la dernière fois, comme si c'était un livre dont il avait marqué la page et qu'il avait glissé sous la table basse jusqu'à ce qu'elle revienne et qu'il puisse l'ouvrir, sans effort, au bon endroit.
Naima aime les gens qui vieillissent sans mollir. C'est un effort et un risque considérables : le corps avec l'âge supporte moins les coups. Décider de rester droit, debout et dur, c'est s'exposer à la brisure nette des os ou de l'ego. Alors chez la plupart des gens, la colonne vertébrale ploie lentement avec les années et une sorte de calme s'installe.
Dans certaines parties de la Kabylie, il existe une croyance que l’on appelle « l’enfant endormi ». Elle explique pourquoi une femme peut donner naissance alors que son mari est absent depuis des années : c’est que l’enfant a été conçu par le mari puis s’est assoupi dans le ventre pour n’en sortir que bien plus tard.
À quel moment a-t-il décidé que sa détresse avait la taille d'un pays manquant et d'une religion perdue ?
Le racisme est d’une bêtise crasse, gronde Lalla en direction de sa compagne. Ne me dit pas que ça te surprend. Il est la forme avilie et dégradée de la lutte des classes, il est l'impasse idiote de la révolte.
Tout le monde s’effondre à un moment ou à un autre, il faut juste attendre un peu.
Pendant les journées de gueule de bois, elle touche du doigt l'extrême difficulté que représente être vivant et que la volonté réussit d'ordinaire à masquer.
Il voudrait pouvoir s’injecter la ville, il l’aime, il est amoureux d’une ville, il ne croyait pas que c’était possible mais il ne veut plus la quitter. Ici, tous les monuments sont célèbres et les visages anonymes. Les photographies et les films font que Paris semble appartenir à tous et Hamid, plongé en elle, réalise qu’elle lui manquait alors qu’il n’y avait jamais posé le pied.
Le langage joue une part importante. Les combattants du FLN par exemple, sont appelés tour à tour fellaghas et moudjahidines. Fellag, c'est le bandit de grand chemin, le coupeur de route, l'arpenteur des mauvaises voies, le casseur de têtes. Moudjahid, en revanche, c'est le soldat de la guerre sainte. Appeler ces hommes des fellaghas, ou des fellouzes, ou des fel, c'est — au détour d'un mot — les présenter comme des nuisances et estimer naturel de se défendre contre eux. Les qualifier de moudjahidines, c'est en faire des héros.
Les gens que l'on prend pour des salauds, souvent, sont des timides qui n'osent pas demander qu'on recommence à zéro.
En riant comme s’il s’agissait d’un vers obscène ou d’un gros mot qu’elle ne devrait pas prononcer, elle cite Marx : Il faut repartir à l’assaut du ciel. C’est peut-être à ce moment que Hamid tombe vraiment amoureux, quand il comprend que pour Clarisse, il a le droit à l’immensité - comme tout le monde.
Des Flandres jusqu'au Congo, répète avec application Annie à son père au moment du dîner, partout la loi s'impose et cette loi est française.
Je veux retrouver mes racines. - \r\n— Les miennes, elles sont ici, dit Hamid. Je les ai déplacées avec moi. C'est des conneries, ces histoires de racines. Tu as déjà vu un arbre pousser à des milliers de kilomètres des siennes ? Moi j'ai grandi ici alors c'est ici qu'elles sont.
Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître, tant de choses semblent si pleines d’envie d’être perdues que leur perte n’est pas un désastre.
Ce que nous disent plus de cinquante ans de dessins et de peintures, c est qu’un pays n’est jamais une seule chose à la fois : il est souvenirs tendres de l’enfance tout autant que guerre civile, il est peuple comme il est tribus, campagnes et villes, vagues d’immigration et d’émigration, il est son passé, son présent, son futur, il est ce qui est advenu et la somme de ses possibilités.
Elle a cette beauté fanée des grosses fleurs, qui paraissent être au summum de leur déploiement chatoyant quand déjà un simple effleurement suffirait à en détacher tous les pétales.
Il déroule le mektoub dans le sens inverse à celui que lui prêtait son père : il ne s'agit plus de déchiffrer pas à pas un destin déjà écrit au ciel mais d'écrire le présent comme une histoire que les siècles futurs sauront lire.
Pas l'Algérie, non. Plus jamais. Il faut oublier l'Algérie. C'est une chose qui lui demande des efforts énormes. Tout son visage est crispé. Pour oublier ce pays entier, il aurait besoin qu'on lui en ait offert un nouveau. Or, on ne leur a pas ouvert les portes de la France, juste les clôtures d'un camp.
Œuvres de Alice Zeniter