Toute vie est un puits de solitude qui va se creusant avec les années.

À lire aussi de Juan José Saer

Il y a, me dit-il une fois, peu de temps avant de mourir, deux sortes de souffrance : avec l'une, on sait que l'on souffre et , tandis que l'on souffre, une vie meilleure dont le goût persiste dans la mémoire est escamotée; avec l'autre, on ne le sait pas mais le monde entier, jusque dans la plus modeste de ses présences, apparaît aux yeux de celui qui le traverse comme un lieu désert et calciné.
La mort et les souvenirs en cela se révèlent égaux. Ils sont, pour chaque homme, uniques, et ceux de nous qui croient avoir, pour les avoir vécus dans une même expérience, des souvenirs communs, ne savent pas qu'ils ont des souvenirs différents et qu'ils sont condamnés à la solitude de ces souvenirs comme à celle de leur mort. Ces souvenirs sont, pour chacun, comme un cachot où il est enfermé de la naissance à la mort.
Pendant des années je me suis réveillé jour après jour sans savoir si j'étais une bête ou un ver de terre, un métal en sommeil, et la journée entière passait en incertitude et désarroi, comme si j'avais été empêtré dans un rêve obscur, plein d'ombres sauvages, duquel seule me délivrait l'inconscience nocturne. Mais à présent que je suis un vieillard, je sais que la certitude aveugle d'être homme et seulement homme nous apparente davantage à la bête que l'incertitude constante et presque insupportable quant à notre propre condition.
De même que les indiens de certaines tribus voisines traçaient dans l'air un cercle invisible pour se protéger de l'inconnu, mon corps est comme enveloppé de la peau de ces années qui ne laissent plus rien passer de l'extérieur. Seul ce qui y ressemble est accepté. Le moment présent n'a d'autre fondement que sa parenté avec le passé. Avec moi, mes Indiens ne se sont pas trompés : je n'ai, à part ce scintillement confus, rien à raconter. En plus, comme je leur dois la vie, il est juste que je paie ma dette en revivant, jour après jour, leur vie à eux.
Le vice fondamental des êtres humains est de vouloir, contre vents et marées, rester vivants et en bonne santé et de chercher à tout prix à actualiser les représentations de l'espoir.
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Quand nous oublions, c'est que nous avons moins perdu la mémoire que le désir. Rien ne nous est consubstantiel. Il suffit d'une accumulation de vie, même si elle est grise et neutre, pour que nos espoirs les plus fermes et nos désirs les plus intenses s'éboulent. Nous recevons des masses continues d'expériences comme le cercueil les pelletées de terre définitive dans la fosse humide.
Quand nous oublions, c'est que nous avons moins perdu la mémoire que le désir.
Rien ne nous est consubstantiel. Il suffit d'une accumulation de vie, même si elle est grise et neutre, pour que nos espoirs les plus fermes et nos désirs les plus intenses s'éboulent. Nous recevons des masses continues d'expériences comme le cercueil les pelletées de terre définitive dans la fosse humide.
L'inconnu est abstraction ; le connu, un désert ; mais le connu à demi, l'entr'aperçu, est le lieu parfait où faire onduler désir et hallucination.
Le vice fondamental des êtres humains est de vouloir, contre vents et marées, rester vivants et en bonne santé et de chercher à tout prix à actualiser les représentations de l'espoir.