Soudain, abandonnant mon anglais de touriste, je me mets à parler vietnamien au chauffeur. Je sors cette langue, devenue étrangère, de ma bouche docile et je dis au mec qui s'en fout : je suis née ici, c'est mon pays aussi, le mien, j'ai mon histoire avec lui, j'y ai droit, alors oui, je suis partie longtemps, je n'ai plus la langue ni les codes ni mes amis ni ma famille, mais c'était ma mère aussi, ce pays. Le chauffeur acquiesce avec indifférence. Il me prend pour une folle.

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Maintenant, c'est ici que nous vivons, sur notre corps maigre que nous choisirons de muscler, dans cette vie grise que nous choisirons de colorer. Maintenant, nous choisirons de comprendre, de regarder, d'accepter, de recommencer, de façonner à notre manière; maintenant, nous ne serons plus victimes des étourdissements, nous saurons... Maintenant, nous n'avons plus dix ans. Maintenant, nous n'avons pas pu finir d'être enfant, maintenant, nous avons raté l'adolescence, maintenant, nous allons vivre à notre façon.
On s'aimait ici, parce qu'on s'était toujours aimés ici, parce que l'embargo avait été levé et qu'un air grisant soulevait les cœurs, Hanoï 2000, jamais ils n'ont revécu cela. Les nouveau-nés débarquaient avec les produits étrangers, ils étaient accueillis avec autant d'enthousiasme, ils jouissaient d'une nouvelle paix, d'une nouvelle ère.
C'est drôle parce que ça a commencé comme ça, par moi fascinée qui découvre cet homme voilé ; et ça a continué, tout le temps, comme ça, avec moi fascinée qui soulève les voiles un à un sans trouver jamais, en dessous, aucun visage.
Je rêve de lui, je rêve de moi. Je passe des journées entières à essayer de comprendre ce qu'il a déclenché, curieuse, je sais qu'il y a un abîme dans lequel je dois plonger, avec lui, que par lui seul je pourrais y plonger.
Elles veulent mourir vivantes, elles veulent vivre mortes.
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Dans la même œuvre

On enterre les gens dans une tombe à leur taille pendant trois ans, au Vietnam. Puis, ce délai passé, la chair évaporée, on transvase dans un coffret plus chétif ce qu'il reste du corps : les os. Les cimetières sont donc faits de petits coffrets d'os. Ce sont eux qui demeurent, singuliers. Le premier cercueil est temporaire, public, il ne sert qu'à désosser et reçoit, tous les trois ans, différents morts. C'est un lieu de repos passager. Ensuite, dans l'unique boîte, il n'y aura plus que les os propres, comme si la chair importait peu, modifiable telle qu'elle est le long d'une vie, tantôt fraîche, tendre, lisse, tantôt ridée, malade, tavelée, tantôt douce, serrée, tantôt rêche, distendue, tantôt cisaillée tantôt… À la fin, il n'y a plus que les os qui s'entrechoquent.
Tu as guéri. Tu as retrouvé un corps de vivant, un cœur de vivant, un visage de vivant. La mort est partie. La petite fille est revenue. Et tu as décidé, en ce retour, parce que tu pouvais enfin marcher et vivre, de te rendre toi-même sur les lieux de ton enfance - ceux que tu avais perdus, ce qui t'avait tué. Tu avais dix-sept ans alors, à peine, et tu as pris l'avion, seule, pour retourner à Hanoï.
Maintenant, c'est ici que nous vivons, sur notre corps maigre que nous choisirons de muscler, dans cette vie grise que nous choisirons de colorer. Maintenant, nous choisirons de comprendre, de regarder, d'accepter, de recommencer, de façonner à notre manière; maintenant, nous ne serons plus victimes des étourdissements, nous saurons... Maintenant, nous n'avons plus dix ans. Maintenant, nous n'avons pas pu finir d'être enfant, maintenant, nous avons raté l'adolescence, maintenant, nous allons vivre à notre façon.
Les matins devenaient bisques, miels, blés, blonds. La vie allait pouvoir commencer.
Elles veulent mourir vivantes, elles veulent vivre mortes.