C'était une petite fille ; elle a dû se tordre quelque chose à l'intérieur, qui ne se répare pas. Elle a l'air folle, oui, d'une folie cinglante, agressive, qui produit de la joie et le bruit mat d'une pierre cognée contre une autre.
C'est drôle parce que ça a commencé comme ça, par moi fascinée qui découvre cet homme voilé ; et ça a continué, tout le temps, comme ça, avec moi fascinée qui soulève les voiles un à un sans trouver jamais, en dessous, aucun visage.
C'était étrange, cette fascination qu'elle avait, comme si… je ne sais pas… comme si j'étais l'élu ou une connerie de ce genre.
C'était moi, il fallait me voir, ce soir-là, j'étais folle et merveilleuse d'être aimée, d'aimer...
Je dois y retourner, c'est insupportable de le savoir ici, lui qui marche et vit non loin. Non, il ne s'agit pas encore de l'éveil, du vrai, c'est mon attention seule qu'il éveille pour l'instant, et c'est en dessous, plus loin, que nous allons éclore et tomber et rouler. Je suis à l'orée de l'éveil.
Je rêve de lui, je rêve de moi. Je passe des journées entières à essayer de comprendre ce qu'il a déclenché, curieuse, je sais qu'il y a un abîme dans lequel je dois plonger, avec lui, que par lui seul je pourrais y plonger.
Rien ne me refroidit, ne me décourage, je brûle pour lui, et les autres m'importent peu, ne m'importent pas.
Avec lui seul, l'homme neutre, je retrouve la douceur d'Asie, la tendresse, la joie entière. Désormais, tout se mêle en lui, le pays, la chaleur, et je ne sais plus lequel de lui ou du pays a nourri l'autre, pour moi, de son amour.